[1] Histoire de l’Inquisition, t. II, p. 67.
L’historien doit se garder de telles exagérations. Sans nier le merveilleux et le miracle, il a le devoir de peser les témoignages, et de n’accorder sa créance qu’à ceux qui lui semblent autorisés, fallût-il pour cela écarter des légendes séduisantes et poétiques. D’autre part, il ne considère pas le personnage dont il écrit l’histoire, comme un client qu’il faut justifier de toute manière, même aux dépens de la vérité. Les saints eux-mêmes ont pu se tromper, et quoique surabondante en eux, la grâce divine ne les a pas infailliblement préservés de toute erreur et de toute faute. Si saint Dominique avait commis des actes de cruauté, nous ne ferions aucune difficulté de le reconnaître ; mais, en plaçant le bienheureux dans son temps et dans son milieu, en considérant surtout le caractère de ses adversaires, il nous apparaît comme un défenseur sage et modéré, non seulement de la morale et de la foi, mais encore de la civilisation, compromise par les doctrines subversives des Albigeois.
Saint Dominique naquit à Calaroga, dans le royaume de Léon, vers 1170. Son pays avait reconquis vaillamment sa liberté sur les Arabes, par une longue croisade de plusieurs siècles ; et non loin de sa ville natale, à Burgos, l’on montrait le tombeau du Cid, la terreur des Maures. Les institutions monastiques étaient prospères autour de Calaroga : à moins de quatre lieues, au milieu de montagnes, se dressait l’antique monastère bénédictin de Silos, réformé par l’abbé Dominique[2]. A la Vigne, les Prémontrés venaient de fonder un couvent florissant. Enfin, à Uclès, se trouvait une maison de l’un des grands ordres militaires de l’Espagne, l’ordre de Saint-Jacques de l’Épée.
[2] Saint Dominique de Silos était devenu abbé de ce monastère vers 1040 et avait travaillé aussitôt à le réformer. Cf. Mabillon, Annales Ordinis S. Benedicti, t. IV, p. 407.
Les parents du bienheureux, Félix de Guzman et Jeanne d’Aza, appartenaient à la noblesse du pays. La critique scrupuleuse des Bollandistes a émis à ce sujet quelques doutes, et il faut avouer que les exagérations de certains écrivains méritaient de les provoquer : Lopez Agurlita fait de saint Dominique le cousin de Blanche de Castille et de saint Ferdinand, alors que, dans aucun des nombreux actes rendus en faveur des Prêcheurs, ni saint Louis ni son frère Alphonse de Poitiers ne revendiquent une aussi sainte parenté, et que Jourdain de Saxe, disciple et successeur du Bienheureux, ne lui attribue nulle part une aussi illustre origine[3].
[3] « … Les anciens Bollandistes ont révoqué en doute la haute noblesse attribuée aux parents de saint Dominique. Aujourd’hui plus que jamais, on se défie de ces généalogies dressées aux dix-septième et dix-huitième siècles ; elles furent trop souvent l’œuvre d’une vanité peu scrupuleuse. » (Analecta Bollandiana, t. XII, p. 322.)
Il semble toutefois prouvé que, soit du côté des Guzman, soit du côté des Aza, notre saint descendait de nobles chevaliers, qui, pendant plusieurs siècles, avaient combattu pour la patrie espagnole et la foi chrétienne. Ses parents étaient pieux : honorée comme une sainte dès le treizième siècle, sa mère fut béatifiée par Léon XII en 1828. Il avait deux frères aînés qui, comme lui, se consacrèrent à Dieu : après de solides études, Antoine devint chanoine régulier de Saint-Jacques, et se voua, en cette qualité, au service des pauvres et des malades. Mannès suivit, lui aussi, les cours des Universités ; mais, en 1217, il fit profession religieuse entre les mains de son frère, et, devenu Prêcheur, il contribua à répandre l’ordre naissant en Castille ; Grégoire XVI devait le béatifier.
La naissance de saint Dominique fut marquée de signes merveilleux. Tandis que sa mère l’attendait, elle eut une étrange vision : « elle s’imagina, dit Jourdain de Saxe, qu’elle portait dans son sein un chien, et qu’il s’en échappait ayant à sa gueule une torche ardente dont il embrasait le monde ». — « Le jour du baptême, dit Thierry d’Apolda, la marraine du Bienheureux eut une vision où cet enfant béni lui apparut, marqué au front d’une étoile radieuse, dont la splendeur illuminait la terre entière[4] » ; symboles énergiques et gracieux de l’action que devait exercer le zèle enflammé de saint Dominique et de ses fils spirituels.
[4] Quétif et Échard, Scriptores ordinis Prædicatorum, t. I, p. 2. — Bollandistes, Acta Sanctorum, 4 août.
Jeanne d’Aza éleva elle-même son fils pendant les sept premières années de sa vie ; mais lorsqu’il fallut commencer son instruction, elle comprit la nécessité de se séparer de lui. Son frère était archiprêtre de Gumiel d’Izan, non loin de Calaroga ; elle lui confia Dominique, qui demeura sept ans auprès de lui. Nous n’avons pas de détails sur ses études ; elles furent sans doute ce qu’étaient celles de tout enfant de bonne famille : le latin classique, celui des Pères de l’Église, les exercices de rhétorique en firent probablement le fond.