Lorsque le jeune élève eut quatorze ans, l’archiprêtre dut remettre sa direction à plus savant que lui, et saint Dominique fut envoyé à Palencia (1184). Cette ville était l’une des plus importantes du royaume de Léon. Son université ne devait être définitivement fondée qu’en 1209, par Alphonse IX, mais elle possédait déjà ces écoles qui se développaient, au moyen âge, à l’ombre des abbayes ou des maisons épiscopales[5]. Nous savons que saint Dominique y passa dix années ; les six premières furent consacrées aux arts libéraux, et par là on entendait les exercices du trivium et du quadrivium, qui préparaient à la maîtrise ès arts, c’est-à-dire la grammaire, la poétique et la logique ; l’arithmétique, l’algèbre, la musique et l’astronomie.

[5] Les écoles de Palencia étaient très anciennes ; on les faisait remonter jusqu’aux temps des Goths. Lucas de Tuy, diacre de Léon, qui écrivit sa chronique vers 1239, dit qu’à Palencia, il y eut de tout temps des écoles, semper ibi viguit scholastica sapientia. (Cf. Denifle, Les Universités au Moyen âge (en allemand), t. I, p. 472.)

Après ce double cycle d’études générales, il put choisir la science particulière qu’il voulait cultiver ; ce fut la théologie, à laquelle il se consacra pendant quatre ans, de 1191 à 1194. Il s’y adonna avec ardeur ; nous en avons pour garants ses biographes, qui mentionnent ses veilles prolongées, et surtout ses livres, tout couverts d’annotations, qu’il dut vendre pour subvenir à ses aumônes : « vendidit libros suos manu sua glossatos[6]. » Étudiant, mêlé à la jeunesse, parfois turbulente et dissipée, des écoles, saint Dominique conserva cette gravité et cette pureté qu’il avait montrées dès son jeune âge. Il se faisait déjà remarquer par la délicatesse de ses mœurs, la prudence de son caractère : « sa conduite n’avait rien du jeune homme, et sous une apparence tendre, se cachait la sagesse d’un vieillard ». C’est que, dès cette époque, il connaissait tout ce que la vie spirituelle a d’austère et d’élevé ; il s’adonnait à ces macérations qu’il pratiqua jusqu’à la fin de sa vie ; pendant plus de dix ans, il s’abstint de vin[7], et le plus souvent, c’était sur la terre nue qu’il s’endormait, après les longues veilles consacrées à l’étude ou à la pénitence.

[6] Témoignage de Frère Étienne au procès de canonisation. (Cf. Bollandistes, A. S., 4 août, p. 389.)

[7] Ce trait est rapporté par la plupart de ses biographes et en particulier par Eudes de Châteauroux, dans un de ses sermons : « veniens Palenciam, ubi tunc florebat studium, a vino abstinuit per illos quatuor annos, quibus studuit et etiam per sex alios sequenter. » (Cf. Denifle, op. cit., p. 473.)

En même temps, il pratiquait largement la charité, donnant aux pauvres, avec ses consolations, tout ce qu’il prenait sur ses besoins. Ses biographes nous rapportent plusieurs traits de son dévouement. Pendant qu’il étudiait la théologie, une disette s’abattit sur la ville et sur toute l’Espagne, et l’on sait l’étendue des ravages que causait ce fléau au moyen âge ; beaucoup de pauvres mouraient de faim dans l’abandon. Dominique ne put pas soutenir un pareil spectacle, il vendit tout ce qu’il possédait, jusqu’à ses livres et ses notes ; son exemple fut suivi par plusieurs de ses condisciples, et la misère fut soulagée par les aumônes des étudiants et des maîtres que l’exemple du Bienheureux avait émus. Devançant saint Vincent de Paul, il essaya plusieurs fois de se vendre pour son prochain : il tenta d’abord de se substituer à un prisonnier des Maures que sa sœur réclamait avec instances, et plus tard, il voulut de même arracher à des hérétiques quelques femmes que la misère tenait sous leur dépendance. Un biographe, son contemporain, Barthélemy de Trente, nous dit qu’il renouvela à plusieurs reprises ses héroïques résolutions.

Saint Dominique était déjà engagé dans les ordres sacrés, sans que nous puissions préciser à quelle date il les reçut ; car les historiens ne nous ont conservé que des détails épars et laconiques sur la première partie de sa vie. Quelques biographes ont essayé de suppléer par des suppositions à ces incertitudes. Un écrivain prémontré du dernier siècle, Joseph-Étienne de Noriega, a voulu démontrer que, lorsqu’il étudiait à Palencia, le Bienheureux avait déjà revêtu l’habit de saint Norbert, à Notre-Dame de la Vigne[8], et qu’il le garda jusqu’en 1203 ; mais quelque habiles que soient ses raisonnements, on ne saurait s’y arrêter, car cette même année, Dominique était déjà prieur du chapitre d’Osma, et signait en cette qualité un diplôme de 1203 ; d’autre part, dans sa déposition au procès de canonisation, le prieur provincial des Dominicains de Lombardie, frère Étienne, déclarait qu’étant étudiant en théologie à Palencia, c’est-à-dire avant 1194, son maître était déjà chanoine d’Osma.

[8] Il s’appuie sur les relations suivies qu’entretenaient avec les Prémontrés de Notre-Dame des Vignes le premier maître de saint Dominique, son oncle, l’archiprêtre de Gumiel. Il est certain cependant que le saint a connu de près l’Ordre de saint Norbert, puisque, comme on le verra dans la suite, il lui a fait de nombreux emprunts pour les constitutions des Prêcheurs.

Pour faciliter les études à des clercs d’élite, l’Église avait coutume de leur conférer des canonicats avec dispense de résidence ; les revenus de la prébende servaient à l’entretien de l’étudiant. Tel fut sans doute le cas de saint Dominique puisque, vivant à Palencia, il était déjà inscrit au chapitre d’Osma. Ses études une fois terminées, en 1194, il alla prendre possession de sa stalle et de ses fonctions. « Aussitôt, dit Jourdain de Saxe, il commença à paraître entre les chanoines ses frères, comme un flambeau qui brûle, le premier par la sainteté, le dernier de tous par l’humilité, répandant autour de lui une odeur de vie vivifiante et un parfum semblable à l’encens, les jours d’été… Comme un olivier qui pousse des rejetons, comme un cyprès qui grandit, il demeurait jour et nuit dans l’église, vaquant sans relâche à la prière et se montrant à peine hors du cloître, de peur d’ôter du loisir à sa contemplation. Dieu lui avait donné la grâce de pleurer pour les pécheurs, les malheureux et les affligés ; et cet amour douloureux, lui pressant le cœur, s’échappait au dehors par des larmes. C’était sa coutume, rarement interrompue, de passer la nuit en prières, et de s’entretenir avec Dieu, sa porte fermée. Quelquefois alors, on entendait des voix et comme des rugissements qu’il ne pouvait contenir, sortir de ses entrailles émues. Il y avait une demande qu’il adressait souvent et spécialement à Dieu, c’était de lui donner une vraie charité, un amour à qui rien ne coûtât pour le salut des hommes… Il lisait un livre qui a pour titre Conférences des Pères, et qui traite à la fois des vices et de la perfection spirituelle, et il s’efforçait en le lisant de connaître et de suivre tous les sentiers du bien. Ce livre, avec le secours de la grâce, l’éleva à une difficile pureté de conscience, à une abondante lumière dans la contemplation et à un degré éminent de perfection[9]. »

[9] Jourdain de Saxe (Quétif et Échard, op. cit., t. I, p. 4). Pour cette citation, comme pour plusieurs autres que nous ferons dans la suite, nous empruntons la traduction de Lacordaire (Vie de saint Dominique, p. 33).