La vertu et le zèle du jeune chanoine s’accordaient à merveille avec les projets de l’évêque d’Osma, Martin de Bazan, et de son ami Didace d’Azevédo.
Malgré la réforme de Grégoire VII, les chapitres cathédraux se laissaient aller au relâchement ; titulaires parfois de fiefs seigneuriaux, rebelles à l’autorité épiscopale, certains chanoines étaient des princes temporels plutôt que des religieux ; et les hérétiques, déjà si nombreux en Espagne, en Italie et dans le midi de la France, ne manquaient pas de dénoncer leurs abus. Plusieurs réformateurs avaient essayé de rétablir la régularité de l’office canonial, et de rappeler aux chanoines les observances religieuses ; c’est le but qu’avaient poursuivi en 1106, Guillaume de Champeaux, le créateur des chanoines réguliers de Saint-Victor, et en 1120, saint Norbert, le fondateur de l’Ordre des Prémontrés. Après eux, plusieurs évêques avaient réussi à faire adopter à leurs chapitres la règle de saint Augustin, comme le fit, à Osma, Martin de Bazan, vers 1195. Malgré quelques oppositions, les chanoines firent profession de vie régulière, et en 1199, Innocent III confirma les nouveaux statuts, plus étroits, qu’ils avaient reçus de leur évêque. Didace d’Azevédo et Dominique furent probablement les auxiliaires du prélat dans cette réforme, car aussitôt après, ils furent nommés, l’un prieur, l’autre sous-prieur ; et lorsque, vers 1201, Didace recueillit l’héritage de l’évêque Martin, saint Dominique devint, avec le titre de prieur, le chef du chapitre[10].
[10] Cf. Balme, Cartulaire de saint Dominique, t. I, passim.
Il s’appliqua à maintenir dans toute leur rigueur les nouvelles observances, en donnant lui-même l’exemple de la régularité, pratiquant la vie commune avec ses confrères, ne quittant la cellule et le cloître que pour chanter l’office divin à la cathédrale ou passer de longues heures de méditation dans son oratoire. Il vécut ainsi dans la retraite pendant neuf ans ; ce fut sa vie cachée. Soit qu’elle n’ait présenté rien de particulier aux yeux des hommes, ressemblant extérieurement à celle des autres chanoines, soit que ses biographes n’aient pu se procurer que de rares détails sur cette période de son existence, nous la connaissons très peu.
Alain de la Roche, et après lui Jean de Réchac et Baillet, ne se sont pas résignés à cette obscurité : réunissant des légendes sans valeur, ils ont construit une Vie fabuleuse de saint Dominique. D’après eux, il aurait déjà consacré ces neuf ans à des missions ; il aurait parcouru plusieurs provinces d’Espagne, prêchant contre les Sarrasins et les hérétiques, et même, non loin de Saint-Jacques de Compostelle, il serait tombé entre les mains des pirates. Emmené en captivité sur mer, il aurait calmé une violente tempête, et converti l’équipage par la vertu du Rosaire, qui venait de lui être révélé. Rendu à la liberté, il aurait poussé encore plus loin ses pérégrinations, et tour à tour, il aurait prêché la dévotion à la Vierge par le Rosaire[11], en Armorique, particulièrement dans les diocèses de Vannes et de Dol, et serait retourné en Espagne pour éviter les charges de l’épiscopat qu’aurait voulu lui imposer le comte de Bretagne. Soutenu par la grâce divine, il aurait, au cours de ces voyages apostoliques, opéré des conversions aussi nombreuses qu’importantes, celle en particulier de l’hérésiarque lombard Rainier, transformé, dès lors, en un prédicateur zélé de l’orthodoxie.
[11] C’est à dessein que dans cette Vie nous omettrons de parler de l’origine du Rosaire et des efforts que le saint aurait faits pour propager cette dévotion. C’est une question de plus en plus contestée, depuis les doutes assez graves qui ont été émis, dès le siècle dernier, par les Bollandistes (Cf. Acta Sanctorum, 4 août) ; or une biographie comme celle-ci doit s’attacher uniquement aux résultats acquis de la science.
Un examen, même superficiel, de ces récits suffit pour en dégager le caractère fabuleux ; ils fourmillent d’anachronismes et d’invraisemblances. « Tout cela, dit un Dominicain, le Père Touron, ne peut s’accorder ni avec la suite de l’histoire de notre saint, ni avec les témoignages des plus anciens auteurs. » Après lui, les Bollandistes n’ont pas hésité à déclarer ces légendes sans valeur, et Lacordaire les a dédaigneusement passées sous silence. Loin de parcourir le monde chrétien, et de prêcher le Rosaire aux populations émerveillées de l’Espagne et de la Bretagne, pendant ces neuf ans, saint Dominique, nous dit le bienheureux Jourdain[12], « ne sortit que rarement de l’enceinte de son monastère ».
[12] Jourdain, op. cit., p. 3 : « vix extra septa monasterii comparebat ».
Une circonstance fortuite vint l’en tirer. En 1203, le roi de Castille, Alphonse IX, chargea l’évêque d’Osma d’aller demander au seigneur de la Marche la main de sa fille pour son fils, le prince Ferdinand ; dans cette ambassade extraordinaire Dominique accompagna Didace. Les historiens se sont demandé quelle était cette Marche dont les chroniqueurs du treizième siècle parlent en termes si laconiques. Pour les uns, en particulier pour Bernard Gui, ce serait le Danemark : ils ont remarqué avec quelle insistance Jourdain de Saxe à mentionné la longueur et la fatigue d’un pareil voyage ; d’ailleurs, puisque quelques années auparavant, Philippe-Auguste avait épousé Ingeburge de Danemark, et qu’en 1254, un autre roi de Castille, Alphonse X, devait demander la main d’une princesse norvégienne, il n’y a aucune invraisemblance à supposer que l’évêque d’Osma et saint Dominique aient dû accomplir une aussi lointaine mission. D’après d’autres auteurs, il s’agirait tout simplement du comté de la Marche, en France, et de la fille du comte Hugues de Lusignan, prince assez puissant pour que son alliance fût recherchée par des maisons royales. Enfin, se rappelant que de la Marche, les deux envoyés se rendirent à Rome, auprès d’Innocent III, avant de retourner en Castille, certains historiens ont émis une nouvelle hypothèse, non moins possible, et pensé qu’il était question de l’une des Marches italiennes. Ce qui est certain, c’est que dès ce premier voyage, Didace et Dominique traversèrent le comté de Toulouse, et qu’ils furent effrayés des progrès qu’y faisait l’hérésie cathare et vaudoise.
On leur dit qu’en che païs,