Li bougres si estoient mis ;

Tout environ chèle contrée

Toute la terre estoit semée

De la gent ki Dieu ont guerpi,

Por faire honeur à l’ennemi[13].

[13] Li Romans saint Dominike (Bibl. Nat., ms. fr. 19531), cité par le R. P. Balme.

A Toulouse, saint Dominique s’aperçut que leur hôte était l’un de ces « bougres », et immédiatement, il entreprit sa conversion. Les raisonnements, les controverses et les exhortations semblaient n’aboutir à rien, lorsqu’une nuit la grâce divine opéra le changement si ardemment souhaité par le saint. « Dès lors, dit Bernard Gui, il nourrit dans son cœur le projet de se dépenser au salut des mécréants, d’instituer à cette fin un Ordre de prédicateurs, et de le consacrer à l’évangélisation des peuples. »

Didace et son compagnon firent à deux reprises le voyage d’Espagne à la Marche ; d’abord, pour présenter la demande en mariage ; puis, pour aller chercher la princesse avec une brillante escorte. Mais la seconde fois, leur mission fut terminée par un événement tragique : ils n’arrivèrent que pour assister aux funérailles de la jeune fiancée. Didace envoya la triste nouvelle à son roi ; et, rien ne le retenant plus dans la Marche, il se rendit avec saint Dominique à Rome, vers la fin de 1204. Il voulait abdiquer l’épiscopat entre les mains du Pape, et consacrer le reste de sa vie à l’évangélisation des Cumans et autres infidèles qui erraient dans les steppes du Dniéper et du Volga. Mais l’attention d’Innocent III se concentrait alors sur d’autres pays : il se préoccupait beaucoup plus de l’hérésie albigeoise et des dangers qu’elle faisait courir à l’Église, au cœur même de sa puissance. Il refusa de relever Didace de ses fonctions épiscopales, mais l’envoya prêcher en Languedoc. Nous savons peu de chose, du reste, sur le séjour de l’évêque d’Osma et de son compagnon à Rome ; d’après Bernard Gui, ils se seraient concilié la faveur du Pape et de son entourage, et, dès lors, se seraient établies entre saint Dominique et les cardinaux Savelli et Hugolin, plus tard Papes sous les noms d’Honorius III et de Grégoire IX, ces relations d’amitié, qui devaient être si utiles à la fondation des Prêcheurs.

C’était à l’Ordre cistercien qu’Innocent III venait de confier la réduction des Albigeois. Amalric, abbé de Cîteaux, et les religieux de Fontfroide, Pierre de Castelnau et Raoul, devaient conduire cette croisade de prédications contre l’hérésie ; ils avaient reçu pour cela pleins pouvoirs et entière délégation du Saint-Siège. Désireux de leur offrir leur concours, l’évêque d’Osma et son chanoine allèrent de Rome à Cîteaux. Didace, admirant les observances monastiques de cet illustre couvent, conçut le projet d’emmener avec lui plusieurs religieux pour implanter l’Ordre dans son diocèse. Il aurait pris lui-même l’habit cistercien, si nous en croyons Humbert de Romans, non pour embrasser dans toute sa rigueur l’état monastique (en le maintenant dans son diocèse, Innocent III l’en empêchait), mais pour participer comme oblat aux mérites de l’Ordre.

Ces voyages de Didace et de saint Dominique ont donné prétexte à de nouvelles légendes, qui ont été, comme les autres, propagées par Alain de la Roche et Jean de Réchac. Se rendant en Danemark, les deux envoyés d’Alphonse IX se seraient arrêtés à la cour de Philippe-Auguste et y auraient été accueillis avec honneur, par la bru du roi, Blanche de Castille ; cette princesse n’était-elle pas la cousine de Dominique Guzman, d’après la généalogie fabuleuse qui a été composée après coup à notre saint ? Jusqu’alors stérile, le mariage de Louis de France et de Blanche aurait dû sa fécondité merveilleuse aux prières de saint Dominique, qui lui aurait prédit, cinq ans à l’avance, la naissance d’un fils[14]. D’autre part, dans leur désir bien naturel de faire participer leur Ordre à la gloire de saint Dominique, certains écrivains monastiques ont fait séjourner le bienheureux dans leur couvent, et même lui ont fait faire profession religieuse chez eux. Selon Denys le Chartreux, saint Dominique, se dirigeant vers Cîteaux, se serait arrêté au monastère de la Grande Chartreuse, pour s’y faire moine ; mais, animé de l’esprit prophétique, le prieur aurait refusé sa profession, en lui disant : « Allez, vous êtes réservé pour de plus grandes choses » ; et il lui aurait donné la mission de prêcher contre les Albigeois. D’après d’autres écrivains, ce fut l’habit de saint Bernard, que saint Dominique reçut en même temps que son évêque, et après avoir été Prémontré et Chartreux, il serait devenu Cistercien, sans cesser d’ailleurs d’être chanoine régulier de Saint-Augustin !