La mise à prix de la tête d'un rebelle, cette délégation par l'État à de simples particuliers de son droit de tuer, est une mesure inhumaine, mais légale, dont on trouverait des exemples même au XIXe siècle parmi les peuples civilisés. Un jeune gentilhomme d'humeur sanguinaire, Louviers de Maurevert, ou Maurevel, s'offrit pour l'exécution. Autrefois page dans la maison de Guise, il avait tué son gouverneur, qui le fouettait pour quelque faute, et, contraint de s'enfuir à l'étranger, avait fini par obtenir sa grâce. Il se présenta à l'armée des princes comme une victime des Guise, et il y fut naturellement bien accueilli, surtout par Mouy, un des principaux capitaines, dont il avait été auparavant le serviteur, Brantôme dit, le page. Il ne trouva pas l'occasion d'assassiner Coligny, mais, pour ne pas perdre sa peine, il tua son ancien maître d'un coup de pistolet dans le dos (9 octobre). Au camp catholique où il se réfugia, il fut, raconte Brantôme, qui parle en témoin, «assez bien venu de Monsieur (le duc d'Anjou) et d'aulcuns du Conseil et aultres; mais pourtant... fust-il abhoré de tous ceux de notre armée». Ce n'était pas d'ailleurs par répugnance de l'acte lui-même «que personne ne le vouloit accoster» et même l'on reconnaissait qu'il avait «faict un grand service au roy et à la patrie pour leur avoir exterminé un ennemy très brave et très vaillant»; mais on l'estimait infâme d'avoir «perfidement et proditoirement tué son maistre et son bienfaiteur»[563]. Si la morale du temps eût facilement excusé un meurtre politique, l'ingratitude et la félonie dont celui-là était entaché le rendaient exécrable à des gentilshommes. La famille royale fut moins scrupuleuse. Charles IX, alors à Plessis-les-Tours, aurait même écrit le 10 octobre à son frère le duc d'Alençon, qu'il avait laissé à Paris, de bailler le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel) à l'assassin de Mouy et de le faire gratifier «de quelque honneste présent selon ses mérites» «par les manans et habitants de Paris»[564].
[Note 563: ][(retour) ] Brantôme, VII. p. 253.
[Note 564: ][(retour) ] Delaborde, III, p. 159 et P. de Vaissière, De quelques assassins, 1912, p. 112-113, affirment avec assurance l'authenticité de cette lettre. Mais il y a quelques raisons d'en douter. Le style sent le pastiche. D'autre part, la promotion des chevaliers avait lieu une fois l'an seulement, le 29 septembre, jour de la saint-Michel, et l'assassinat est du 9 octobre. La lettre dit que Maurevert a «esté choisi et éleu par les frères compaignons dudict ordre pour y estre associé». Où, quand et comment aurait eu lieu cette élection? S'il existait des listes complètes des chevaliers de l'Ordre, la question d'authenticité serait vite résolue. Mais y en a-t-il encore? Les Statuts de l'Ordre de Saint-Michel, Imprimerie royale, 1725, ne donnent en général que les noms des chefs et des officiers. A tout le moins peut-on rechercher dans les acquits du domaine de la ville (Archives nationales, H. 2065) celui du «présent» fait par Paris à Maurevert. Mais il serait étonnant qu'un pareil don eût échappé à M. Guérin, qui en signale d'autres justement en ce mois d'octobre 1569, dans ses notes du t. VI des Registres des Délibérations du Bureau de l'Hôtel de Ville de Paris, 1568-1572, Paris, 1891.
Mouy commandait à Niort, qui de frayeur, capitula, après le meurtre. Les vaincus de Moncontour fuyaient à la débandade. Mais l'intervention de Charles IX arrêta la poursuite que Tavannes voulait mener à outrance Catherine laissait trop voir sa préférence pour le duc d'Anjou, à qui elle avait fait donner le commandement en chef des armées et une sorte de vice-royauté dans les pays où il opérait. Elle s'était dévouée à sa fortune et cherchait à lui créer dans l'État une place à part, non au-dessous, mais à côté du Roi. Elle avait imaginé un gouvernement hybride, véritable triarchie, dont elle était la tête, le duc d'Anjou le bras et Charles IX la raison sociale. Le jeune Roi, fier et sensible, souffrait de la gloire de son frère; il se hâta de le rejoindre pour achever la défaite des rebelles. Mais courir après les fuyards, que talonnait la nécessité, lui parut indigne de sa grandeur. Il résolut donc d'assiéger les places fortes qui servaient de boulevards à La Rochelle, et de se donner le plaisir d'y faire des entrées triomphales. Pendant que les forces royales s'épuisaient contre Saint-Jean-d'Angély, qui se défendit longtemps (16 octobre-2 décembre), Coligny filait vers le Midi. Il hiverna dans la région plantureuse de l'Agénois et de Montauban, s'y refit et se renforça de l'armée de Mongoméry, qui avait reconquis le Béarn sur les catholiques. Au printemps il précipita sa marche à travers le Languedoc, et, pillant et brûlant pour bien montrer que tous les huguenots n'étaient point morts, il atteignit le Rhône.
Pendant le siège de Saint-Jean-d'Angély, Catherine avait négocié avec les protestants. Elle leur fit offrir la paix avec la liberté de conscience (février 1570); ils réclamèrent de plus la liberté de culte (mars 1570).
Catherine ne s'attendait pas à cette exigence. Charles IX, qui se révélait violent, s'emporta jusqu'à la menace contre les députés du parti, qui, tout en l'assurant de leur fidélité, mettaient à prix leur obéissance (25 avril 1570). Mais la progression de Coligny vers le Nord, le long de la vallée du Rhône, le rendit plus conciliant. Les articles de l'accord étaient presque arrêtés, quand Téligny, le principal ambassadeur, eut l'imprudence de lui déclarer «qu'il avoit commandement de la part des princes et de l'Amiral de luy dire comment ils ne pouvoient veoir de seureté pour leur biens ne leur vye, si ce n'estoit qu'ils eussent Calais et Bordeaux pour leur demeurer». Demander deux ports et surtout Calais, cette place forte toujours convoitée par l'Angleterre et que Coligny en 1562 avait promis de restituer à Élisabeth, c'était presque une provocation. «De quoy le Roy fust si despité qu'il mit la main à la dague, et pense-t-on qu'il en eust donné audict Telligny si on ne se feust mis entre eux deux.... Et dict (le Roi) comme il lui feroit sentir qu'il n'estoit point roy de paille comme ils (les huguenots) l'ont estimé»[565].
Cependant Coligny avançait toujours. Après une longue halte à Saint-Étienne, il repartit, échappa au maréchal de Cossé, qui lui barrait la route à Arnay-le-Duc (26 juin) et s'établit fortement à La Charité-sur-Loire, d'où il menaçait les abords de Paris. Dans l'Ouest, La Noue, le Bayard huguenot, avait repris l'offensive, occupé Niort, Brouage et Saintes.
Depuis longtemps, Catherine était lasse de la guerre. Elle supportait mal l'effort d'un long dessein: elle était femme. La lutte s'éternisait sans résultats; l'argent manquait[566]; les Espagnols ne lui envoyaient plus de secours. Et surtout elle avait contre Philippe II des griefs personnels. Sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, était morte le 3 octobre 1568, un an avant Moncontour. Malgré son chagrin, Catherine avait immédiatement posé la candidature de sa dernière fille, Marguerite, à la main de son gendre. Mais Philippe II refusait la femme qu'elle lui offrait, et même empêchait, croyait-elle, le roi de Portugal, don Sébastien, de l'épouser. Sans plus de souci de ses convenances que de ses ambitions matrimoniales, il profita de l'ascendant que lui donnaient à Vienne sa puissance et sa qualité de chef de la Maison des Habsbourg et il prit pour lui l'aînée des archiduchesses, qu'elle destinait à Charles IX. Il laissa au roi de France la cadette, et, pour bien marquer les rangs, décida que les deux contrats seraient passés à Madrid et le sien signé un quart d'heure avant celui de son futur beau-frère. La paix avec les huguenots, ce serait en quelque sorte la vengeance de la mère de famille contre ce gendre discourtois. Elle commençait à le croire capable du crime dont on l'accusait. La mort à vingt-trois ans d'Élisabeth de Valois, quelques mois après celle de l'infant don Carlos, qui avait même âge qu'elle, est une simple coïncidence de temps, mais où les contemporains cherchèrent une relation de cause à effet[567]. La légende se forma vite d'un don Carlos amoureux de sa belle-mère et payé de retour, et d'un Philippe II punissant une faiblesse du cœur, où le corps n'avait pas eu de part. En réalité, Élisabeth, mariée trop jeune et affaiblie par de nombreuses couches, fut emportée par une fièvre puerpérale, une fin aussi fréquente alors qu'elle est rare aujourd'hui. Don Carlos était un dément, illuminé parfois, comme sa bisaïeule Jeanne la Folle, d'éclairs d'intelligence et de bon sens, mais que ses crises de fureur, sa haine contre son père et ses projets de fuite en Italie et de là peut-être aux Pays-Bas alors en révolte, décidèrent Philippe II, dans l'intérêt de la dynastie et de l'Espagne, à enfermer (18 janvier 1568). Le prisonnier mourut six mois après, dans l'appartement où il était séquestré, d'une indigestion de liqueurs glacées qui acheva l'œuvre du désespoir, de la honte, de la rage impuissante. Le crime du père, si l'on peut dire, fut de traiter son fils malade en rebelle, de le retrancher de soi comme du reste du monde, et de refuser avec une volonté impitoyable d'aller le voir, malgré ses supplications, même à l'heure de son agonie[568].
[Note 565: ][(retour) ] Lettre citée par Delaborde, III, p. 201.
[Note 566: ][(retour) ] C'est une des raisons de bien des revirements. Voir Germain Bapst, Histoire des Joyaux de la Couronne de France, Paris, 1889, liv. II, ch. I. p. 86 sqq.