C'est une Médicis, mais Française par sa mère, qui est fille d'un grand seigneur de vieille «extrace» et d'une princesse du sang. Arrivée à quatorze ans dans un pays où elle n'était pas une étrangère, elle n'en est plus sortie. Elle a reçu plus fortement qu'une autre, par suite de son aptitude originelle et de sa complaisance à s'adapter, l'empreinte de ce nouveau milieu. La Cour de France, quand elle y entra, s'épanouissait en sa splendeur, ou, pour parler comme Brantôme, «en sa bombance». C'était par surcroît une excellente école d'éducation intellectuelle et mondaine. Elle y apprit le français avec les sentiments et les idées qu'une langue contient, dans l'intimité de François Ier, de son mari, de Marguerite de Navarre, de Marguerite de France, et dans la compagnie de la duchesse d'Étampes et d'autres grandes dames. Elle y affina les dons qu'elle avait de naissance. Elle y fit l'apprentissage de son métier de reine et acquit dans la perfection l'art de tenir un cercle et de causer, les manières affables sans vulgarité, l'aisance dans la grandeur. Qu'on la compare à une autre Médicis, Marie, la femme d'Henri IV, fille d'une archiduchesse d'Autriche, comprimée jusqu'à vingt-sept ans par l'étiquette espagnole de la petite Cour de Florence d'alors et qui, lourde et inintelligente, ne sut jamais se défaire de sa hauteur morose ni échapper à la tutelle de sa domesticité, et l'on comprendra ce que Catherine a gagné à être née de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et «faicte, comme dit Brantôme, de la main de ce grand Roy Françoys».

Sans doute elle a retenu de son parler toscan quelques mots et des tournures qu'elle transporte trop fidèlement dans notre langue[710]. Il y a de bonnes raisons de croire que sa prononciation fut toujours relevée d'une pointe d'exotisme. Elle continue par exemple à écrire se pour si (conjonction) et elle est tellement imprégnée du son ou de l'u italien qu'involontairement sous sa plume but se change en bout. Par le même effet à rebours de l'empreinte enfantine, qui ne connaît pas d'e muet, il lui arrive de mettre «fasset» pour fasse, «cet» pour se, «emet» pour aiment[711]. Des réminiscences de deux langues s'entremêlent bizarrement dans certaines de ses lettres à des Italiens. Elle remercie le pape Sixte-Quint, en langage macaronique, si du moins le copiste a bien lu, de l'«amore (amorevole) letra que son nontio» lui a remise de sa part[712]. Son orthographe est parfois si phonétique qu'il suffit, pour comprendre certains passages obscurs, de les lire à haute voix[713]. Mais sa forme est, en général, bien française, comme on peut en juger d'après des lettres écrites de sa main. La phrase garde l'allure de la conversation, fluide et verbeuse, lâche en son développement, mal liée en ses parties, embarrassée d'incidentes, allongée de tours et de détours, et qui n'a pas l'air de savoir comme ni où elle finira. Mais Catherine sait à l'occasion resserrer sa pensée et, par exemple, glisser dans quelques mots la caresse d'un compliment ou d'une sympathie. Elle avait vu en passant à Lyon Marguerite de France, duchesse de Savoie, sa chère belle-sœur, et souhaitait de la revoir à Paris. «Se sera, lui écrit-elle, quant yl vous pléra, més non jeamés si tost que je le désire, car vous avoir revue si peu ne m'a fayst que plus de regret de ne povoyr aystre aurdinairement auprès de vous»[714]. Et quel raccourci pittoresque dans cette description: «Ma Comère, annonce-t-elle à sa vieille amie la duchesse d'Uzès, je suys en vostre péys de Daulphiné, le plus monteueux et facheus où j'é encore mis le pyé; tous les jour y a froyt, chault, pluye, baul (beau) tems et grelle, et les cerveaulx de mesme...»[715].

[Note 710: ][(retour) ] Bouchot, Catherine de Médicis, p. 137.

[Note 711: ][(retour) ] Les exemples abondent dans les autographes de Catherine. Elle emploie même côte à côte les deux figurations; par exemple, Lettres, t. VI, p. 38: «Ceulx qui l'emet mieulx qu'il ne s'ayme» (ceux qui l'aiment mieux qu'il ne s'aime).

[Note 712: ][(retour) ] Lettres, VIII, p. 356. Mais ces «beaux italianismes», pour parler comme Henri Estienne, dans ses Deux dialogues du nouveau langage françois italianizé..., sont rares dans ses lettres, et ce n'est pas la Reine-mère qu'on peut considérer comme particulièrement coupable de cette mascarade. Les guerres d'Italie, la littérature italienne, l'art de la Renaissance, la banque et le commerce finirent à la longue par faire sentir leur influence, et surtout sous Henri III qui d'ailleurs, tout en sachant admirablement l'italien, affectait de ne parler que le français aux ambassadeurs des divers États de la péninsule. Voir dans L. Clément, Henri Estienne et son œuvre française, Paris, 1898, le chap. IV, p. 305-362: L'influence italienne et le nouveau langage.

[Note 713: ][(retour) ] Elle a tellement conscience de sa mauvaise orthographe qu'il lui est arrivé de dicter à un secrétaire une nouvelle lettre, mot pour mot semblable à celle qu'elle venait d'écrire, mais que le secrétaire écrirait dans la forme usuelle, Lettres, t. IX, p. 124 et 125.

[Note 714: ][(retour) ] Lettres, t. X, p. 146.

[Note 715: ][(retour) ] Lettres, t. VII, p. 111.

Elle a appris l'art de bien dire à la Cour des Valois où sa personnalité s'est formée et elle n'y réussit que dans la langue qui a servi à son épanouissement intellectuel. Ses lettres italiennes, qui sont de moins en moins nombreuses à mesure qu'elle avance dans la vie, ne valent que par les renseignements qu'elles contiennent, et, en dehors de leur valeur documentaire, elles sont insignifiantes.

Cet enchevêtrement d'influences italiennes et françaises se retrouve, sans qu'il soit toujours facile ou même possible de les démêler, dans les goûts littéraires et artistiques de Catherine, dans sa passion pour les fêtes, le luxe, les bijoux[716], et les manifestations d'éclat de la grandeur royale. Elle tient de ses ancêtres florentins, comme aussi de sa formation française, une large curiosité intellectuelle. C'est une lettrée et c'est aussi une savante. À une forte culture littéraire, elle joint, comme on l'a vu, la connaissance des mathématiques, de l'astronomie ou de l'astrologie, et des sciences naturelles. Elle aime les livres, et les recherche, estimant qu'ils sont l'ornement obligé de la demeure des rois. Jusque-là, la bibliothèque royale avait beaucoup voyagé, de Paris, où Charles V l'avait établie, à Blois, où Louis XII l'avait transportée, et enfin à Fontainebleau, où François Ier s'en était fait suivre. Pierre Ramus, le fameux ennemi de la scolastique et d'Aristote, mathématicien et philosophe, rappelait à Catherine qu'un jour, devant lui, elle s'était déclarée contre le maintien de la bibliothèque à Fontainebleau, et il la suppliait, par des raisons qui devaient la toucher, de la ramener à Paris, et de la fixer sur la montagne de l'Université. «Le temple que vous y élèveriez aux Muses dominerait de tous côtés les plus larges et les plus gracieux horizons. Côme et Laurent de Médicis, qui savaient que les livres ne sont faits ni pour les champs ni pour les bois ne mirent pas leur bibliothèque dans leurs délicieuses villas de Toscane; ils la placèrent au foyer de leurs États, dans la ville où elle était le plus accessible aux hommes d'étude... Mettez donc cette librairie au chef-lieu de votre royaume, près de la plus ancienne et de la plus fameuse des Universités[717]