Mais voici les innovations. Là voltent six compagnies de six cavaliers, ici des escadrons, conduits par les plus grands seigneurs et les princes et costumés en Maures, Indiens, Turcs et autres barbares pittoresques, défilent devant les échafauds, recouverts de tapisseries éclatantes et surmontés de classiques architectures, où trône, parmi les dames superbement parées, la Reine-mère toute vêtue de noir. C'est l'origine des carrousels, parades guerrières sans combat[736]. La poésie et la musique étaient associées à ces spectacles. Le jour que le duc d'Anjou festoya le Roi son frère, des sirènes «fort bien représentées ès canaux des jardins» chantèrent la gloire d'Henri II, ce roi «semblable aux Dieux de façons et de gestes» et prédirent à Charles IX:

L'heureuse fin que doit avoir

Un fils nourri de telle mère[737].

[Note 736: ][(retour) ] On s'y acheminait dès l'époque d'Henri II. Voir dans Sauval, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, 1724, t. III, p. 692, la description d'une cavalcade parée et masquée suivie d'un combat.

[Note 737: ][(retour) ] Œuvres de Ronsard, éd. Blanchemain, t. IV, p. 141 et 144.

Les chevaliers de la Grande-Bretagne et d'Irlande, avant de combattre, disputent de la prééminence de la Vertu ou de l'Amour en un concours de chant avec accompagnement musical.

A Bayonne encore, orchestre sur terre, orchestre sur l'eau. Des Tritons, juchés sur une tortue de mer, sonnent du cornet; sous les arbres, des Satyres jouent de la flûte. Les neuf Muses sont figurées par neuf trompettes. La Reine-mère renouvelle les ballets de la Cour. Elle a probablement entendu parler de celui que donna François Ier à Amboise, lors du mariage de ses parents[738] «où il y avoit soixante-douze (dames) chascune par douzaine, chascune déguisée» avec «masques» et «tambourins». Elle reprend cette idée, qui lui est agréable comme souvenir de famille, mais elle y ajoute en ingéniosité et en magnificence. Dans une clairière de l'île d'Aiguemeau, plusieurs groupes de bergers et de bergères, habillés à la mode des divers «peuples» du royaume, mais tous vêtus de toile d'or et de satin, dansèrent les pas propres à ces pays de France, en s'accompagnant des instruments et des airs de musique indigènes. Aux Tuileries, lors de la réception des ambassadeurs polonais, les seize dames et demoiselles «des plus belles et des mieux apprises», qui représentaient les seize provinces, allèrent, leurs danses finies, offrir au Roi, aux Reines, aux princes, aux grands de France et de Pologne «des plaques toutes d'or... bien esmaillées», où étaient figurées les productions singulières de chaque province en fruits et en hommes, oranges et citrons de Provence, vins de Bourgogne, blés de Champagne, gens de guerre de Guyenne, etc.[739]. Catherine relevait chaque fois le même thème d'une invention ou d'un détail pittoresque.

[Note 738: ][(retour) ] Ou plutôt lors du baptême du dauphin François, qui eut lieu trois jours avant. L'enfant royal fut tenu sur les fonts baptismaux par le duc d'Urbin, Laurent de Médicis, chargé par Léon X de le représenter comme parrain. Mémoires du maréchal de Floranges, dit le jeune adventureux, publiés pour la Soc. Hist. de France par Robert Goubaux et P.-André Lemoine, t. I (1505-1521), 1913, p. 223 et 224.

[Note 739: ][(retour) ] Brantôme, t. VII, p. 372.

Mais elle excellait surtout dans la mise en scène. À Fontainebleau, ce fut l'incendie et l'effondrement d'une tour parmi le crépitement des pétards et l'explosion d'un feu d'artifice. Des sirènes nageaient en chantant dans les canaux des jardins. À Bar-le-Duc, en une grande salle, les quatre «Éléments», Terre, Eau, Air et Feu, «sur lesquels estoyent le Roy, le duc d'Orléans et deux autres princes», s'avancèrent par «engins». Tout au fond, resplendissaient les quatre planètes, Jupiter, Mercure, Saturne et Mars; les nuées, qui supportaient un Jupiter de chair et d'os, descendirent, et fort bas, «sans que personne s'en aperçût»[740], c'est-à-dire ne se doutât du ressort qui les faisait mouvoir. Aux Tuileries, le rocher argenté où s'étageaient les seize nymphes de France fit le tour de la salle «par parade», comme un quadrille de cavaliers «dans un camp». Mais Bayonne fut le triomphe du machinisme. Neptune accourut de la haute mer au-devant du vaisseau du Roi «sur un char tiré par trois chevaux marins, assis dans une grande coquille faite de toile d'or sur champ turquin»[741]. Déjà en 1550, lors de l'entrée solennelle d'Henri II et de Catherine à Rouen, l'apparition sur les eaux de la Seine de déesses et de dieux marins avait eu un tel succès que cette partie des réjouissances en avait pris le nom de «Triomphe de la Rivière»[742], mais la Reine-mère y avait ajouté le chant, la poésie, la musique et l'attrait de nouvelles difficultés vaincues. La baleine mécanique que l'escadrille royale croisa dans l'Adour lançait des jets d'eau par ses évents.