On voit combien elle était éclectique. Elle employait indifféremment des architectes français ou italiens, comme Henri II et François Ier. Ce qui la distingue de tous les souverains qui ont eu la passion des bâtiments, c'est qu'elle ne se contentait pas de s'intéresser aux travaux et d'intervenir par conseils, désirs et observations. En lui dédiant son Premier Tome de l'Architecture, qui parut en 1567, Philibert de L'Orme admirait «comme de plus en plus, disait-il, vostre bon esprit s'y manifeste (dans l'architecture) et reluit quand vous-mesme prenez la peine de protraire et esquicher les bastiments qu'il vous plaist commander estre faicts»[760]. Dans le cours de l'ouvrage, il revenait sur cette collaboration de la Reine-mère, «laquelle pour son gentil esprit et entendement très admirable accompagné d'une grande prudence et sagesse a voulu prendre la peine, avec un singulier plaisir, d'ordonner le départiment de son dit Palais (des Tuileries) pour les logis et lieux des salles, antichambres, chambres, cabinets et galleries et me donner les mesures des longueurs et largeurs, lesquelles je mets en exécution en son dit palais, suivant la volunté de Sa Majesté»[761].
[Note 758: ][(retour) ] Lettres, t. X, p. 428 n. A. de Barthelemy, La colonne de Catherine de Médicis à la Halle au blé, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 184.
[Note 759: ][(retour) ] Paul Vitry et Gaston Brière, L'Église abbatiale de Saint-Denis et ses tombeaux, Paris, 1908, p. 19-21.--Dimier, Le Primatice, 1900, p. 353 sqq.
[Note 760: ][(retour) ] Le Tome premier de l'Architecture, par Philibert de L'Orme, Paris, 1567, préface, p. 1.
[Note 761: ][(retour) ] Ibid., p. 20.
Elle ne se contentait pas de la beauté un peu froide du style classique. Pour relever et égayer l'aspect des murs, «d'abundant, raconte toujours de L'Orme, elle a voulu aussi me commander faire faire plusieurs incrustations de diverses sortes de marbre, de bronze doré et pierres minérales, comme marchasites (marcassites) incrustées sus les pierres de ce païs, qui sont très belles, tant aux faces du palais et par le dedans que par le dehors...»
Par cette recherche de l'éclat, elle se distingue de son architecte, partisan d'un art plus sévère. Elle s'inspire de San Miniato et de Santa Maria del Fiore, si riants en leur polychromie de marbre. Les chantiers des Tuileries, comme on le voit par l'«Inventaire» de ses meubles, étaient remplis de marbres de toutes couleurs: noir de Dinan, rouge de Mons, rouge et vert, rouge et blanc, rouge et tanné, blanc et noir, blanc tacheté de jaune, blanc tout tacheté. Au Louvre, le long de la galerie actuelle des Antiques, du côté du Jardin de l'Infante, et dans l'angle de la cour intérieure, ressortent aussi, quoiqu'elles soient ternies par le temps, des tables de marbre, vert, rouge, etc. Au mausolée d'Henri II à Saint-Denis, des masques rougeâtres parmi les bas-reliefs de marbre blanc, le contraste entre le bronze noir des statues symboliques et la blancheur cadavérique des gisants, rompent aussi l'uniformité[762]. C'est, avec le bossage vermiculé de la galerie et du portique qui y est contigu, l'indice du pays d'origine de la Reine-mère, et, pourrait-on dire, sa marque de fabrique.
En sculpture aussi, ses impressions de jeune Florentine expliquent la souplesse de son goût. Il est naturel, qu'elle se soit adressée, pour faire la statue équestre de son mari mort, au sculpteur de génie qui avait, à la Sacristie Neuve de Saint-Laurent, idéalisé l'image de son père. C'est vraisemblablement de cette statue qu'il s'agit dans deux lettres, l'une de l'ambassadeur de France à Rome, Ville-Parisis (31 mai 1564), et l'autre de Catherine (15 juin)[763]. Michel-Ange, qui venait de mourir plus qu'octogénaire, s'était peut-être, malgré sa vieillesse, chargé de cette œuvre[764]. En tout cas, il en avait dressé les «portraicts et desseings». Ville-Parisis avait choisi, pour les exécuter, ainsi qu'il l'écrivait à la Reine-mère, «un homme qui entend très bien telles besongnes», mais qui malheureusement, s'était trompé sur la quantité de bronze nécessaire. Il fallait faire venir de Venise «pour le plus près», le complément de métal, et toutefois, Ville-Parisis estimait que tout serait fini «pour la my aoust ou environ».
[Note 762: ][(retour) ] Paul Vitry et Gaston Brière, L'Église abbatiale de Saint-Denis et ses tombeaux, Paris, 1908, p. 154.
[Note 763: ][(retour) ]763: Lettres, t. II, p. 193, et même page, note 2.