Contre la Reine-mère la guerre de plume avait repris plus vive. Dans de courtes satires ou de longs pamphlets, politiques et protestants, en vers, en prose, en latin, en français, excitaient le sentiment national contre cette étrangère, qui gouvernait avec des étrangers. Le Milanais Birague est chancelier; Philippe Strozzi, colonel général de l'infanterie française; le duc de Nevers, un Gonzague de Mantoue, chef d'armée; Albert de Gondi, maréchal de France. Sardini et un Gondi d'une autre branche, Jean-Baptiste, afferment les impôts et en lèvent plus qu'ils ne doivent; par les mêmes moyens Adjacet épuise nos richesses. «Ainsi la Médicis livre le royaume à des gitons d'Ausonie». Elle a de tout temps poussé les Français les uns contre les autres, opposant les Guise aux Châtillon et triomphant par sa fourberie des uns et des autres. Elle emploie contre ceux que la force ne peut réduire la ruse, les tribunaux, l'assassinat, le poison. Elle a prémédité la Saint-Barthélemy et poussé le peuple au massacre. Elle multiplie stratagèmes et artifices pour ruiner le royaume de fond en comble. Français, résignez-vous lâchement à être les esclaves de ces mignons florentins ou à quitter le pays, votre vieux pays, si vous ne vous décidez pas à combattre les armes à la main la fourberie florentine[823].

Le plus connu de ces libelles et le plus digne de l'être est le Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de la reyne Catherine de Médicis[824], qui justement la flétrit comme l'auteur de la Saint-Barthélemy, mais qui l'accuse par surcroît, comme si ce crime n'était pas suffisamment exécrable, d'avoir fait empoisonner ou assassiner tous les grands personnages dont la mort, le plus souvent naturelle, avait profité à sa fortune. Son gouvernement n'a été qu'intrigues, complots, perfidies et calculs abominables. Elle a débauché ses fils pour briser leur énergie, affaiblir leur intelligence et les dégoûter de l'action, digne fille de tous ces Médicis confits en impiétés, en forfaits et en incestes.

[Note 823: ][(retour) ] Mémoires-journaux de l'Estoile, édition pour la première fois complète et entièrement conforme aux manuscrits originaux, Paris, Jouaust, t. I, 1875, p. 18-19.

[Note 824: ][(retour) ] Texte reproduit dans les Archives curieuses de l'Histoire de France, publiées par Cimber et Danjou, 1re série, t. IX, p. 3-113.

Le Discours merveilleux est plus qu'un pamphlet. C'est le manifeste des protestants et des catholiques unis. Il tend à réconcilier contre la Reine-mère la noblesse et même le peuple des deux religions. Il ménage les Guise, dont la participation à la Saint-Barthélemy est presque, à titre de vengeance personnelle, excusée[825]. Il n'en veut qu'à la grande criminelle, à l'ennemie du nom français, qui détient les princes et qui a jeté les maréchaux en prison. Il faut résolument s'opposer à ses desseins «... A cela mesme vostre devoir et honneur vous appelle, seigneurs et gentilshommes françois. Ce n'est pas pour contenance que vous portez les armes; c'est pour le salut de vos princes, de vostre patrie et de vous mesmes. N'endurez donc pas que vos princes soyent esclaves, que les principaux officiers de ceste Couronne, pour la seule affection que l'on sçait qu'ils portent à la conservation d'icelle, soyent en danger de leur vie, que vous mesmes soyez tous les jours exposez à la mort pour satisfaire à l'appétit de vengeance d'une femme qui se veut venger de vous et par vous tout ensemble.» Les divisions religieuses sont sa force. Oublions-les. A défaut d'une même foi, ne sommes-nous pas tous «François, enfans légitimes d'une mesme patrie, nés en un mesme royaume, sujets d'un mesme Roy»? «Marchons donc tous d'un cœur et d'un pas; tous, dis-je, de tous estats et qualitez, gentilshommes, bourgeois et païsans et la contraignons de nous rendre nos princes et seigneurs en liberté»[826].

La «Vie sainte Katherine», comme on appelait en raccourci le Discours merveilleux, eut un très grand succès. Les imprimeurs de Lyon, alors capitale de la librairie, avaient, pour suffire à la masse des commandes, rempli leurs caves d'exemplaires. L'opinion était lasse de cette longue tutelle féminine et de sa politique incohérente, des violences sans résultat, de la guerre sans fin, des dépenses de Cour, de la surcharge des impôts, de la disgrâce des princes, du crédit des étrangers et de la misère générale... «Ce livre, dit l'Estoile, fust aussi bien receuilli (recueilli, accueilli) des catholiques que des huguenots (tant le nom de ceste femme estoit odieux au peuple) et ai ouï dire à des catholiques ennemis jurés des huguenots qu'il n'y avoit rien dans le livre qui ne fust vrai»[827].

[Note 825: ][(retour) ] 825: Un autre pamphlet protestant, daté du douzième jour du sixième mois de la trahison (la Saint Barthélemy), c'est-à-dire du 4 ou 5 février 1573 et qui parut à Edimbourg en 1574, Le Réveille matin des François et de leurs voisins composé par Eusèbe Philadelphe, allait encore plus loin et, faisant allusion à la prétention qu'avaient les Guise de descendre de Charlemagne, il leur disait: «Les huguenots ne désireroient rien mieux que de vous voir remis au throsne que Hugues Capet usurpa sur les rois vos predecesseurs, s'assurans bien (comme ce livre porte) que non seulement vous lairriez leurs consciences libres: ains aussy tout exercice de leur religion sain, sauf et libre par toute la France.»

[Note 826: ][(retour) ] Archives curieuses de l'Histoire de France, t. IX, p. 111-112.--Cf. la déclaration de Damville pour la justification de la prise d'armes (13 nov. 1574), dans l'Histoire générale du Languedoc de D. Vaissière, éd. nouvelle, Toulouse, 1889, t. XII (Preuves), col. 1105-1111.

[Note 827: ][(retour) ] Mémoires-journaux de Pierre del'Estoile, éd. Jouaust, t. I, p. 28.

Il est vrai que Catherine avait poussé dans les hautes charges de l'État et de l'Église ses parents et quelques-uns de ses clients. La fortune de Pierre Strozzi, qui devint maréchal de France, fut surtout l'œuvre d'Henri II et des affaires d'Italie[828]. Mais elle fit de son fils, Philippe, un colonel général de l'infanterie française, de son frère Laurent, un évêque et un cardinal; elle prit Robert, son autre frère, le banquier de la famille, pour chevalier d'honneur. Elle montra une affection presque maternelle à ses filles; elle maria Clarisse en 1558 à Honorat de Savoie-Tende, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, et la dota d'un revenu de cinquante mille livres et de dix mille livres comptant en bagues et meubles[829]; elle choisit Alfonsine pour dame d'honneur après la mort et en remplacement de la princesse de La Roche-sur-Yon, une princesse du sang, et nomma le comte de Fiesque, un membre de l'aristocratie génoise, qu'elle lui avait fait épouser, général des galères et ambassadeur à Vienne.