Catherine avait justement prévu qu'Henri III se dégoûterait vite de la guerre. Il avait donné à son frère le commandement de la principale armée et il le lui retira par jalousie après la prise d'assaut de la forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les États généraux, qui avaient applaudi à son dessein de rétablir l'unité de foi, lui avaient refusé les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis par la défection des catholiques unis, acceptèrent la paix de Bergerac (7 septembre 1577).
L'Édit de Poitiers, confirmatif de ce traité, restreignait l'exercice du culte réformé à une ville par bailliage, outre les villes et bourgs où le libre exercice existait avant la dernière prise d'armes. Henri III, fier de cette paix--sa paix--qui réparait la honte de la paix de Monsieur, oublia les conseils de sa mère et ne pensa plus qu'à ses plaisirs.
Après la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commencé en 1576 à vivre dans l'intimité de dix ou douze jeunes gens beaux et bien faits, qu'il trouvait un plaisir équivoque à voir parés, coiffés, attifés avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons, comme on les appelait, Quélus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques, Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur maître, excitaient ses rancunes et ses défiances contre son frère. Ils assaillirent Bussy, qui les qualifiait crûment de mignons de couchette, et le manquèrent. Quelques jours après, aux noces de Saint-Luc (9 février 1578), ils narguèrent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante, avait décidé à paraître au bal. Celui-ci, de dépit et de colère, quitta la fête et alla raconter à sa mère ce qui venait de se passer, «de quoy elle fut très marrie». Il lui dit son intention, qu'elle trouva «très bonne», de s'en aller pour quelques jours, à la chasse, «soulager et divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour». Mais le Roi, inquiet de cette brusque sortie, et appréhendant une fuite, envoya réveiller la Reine-mère et pénétra dans la chambre du Duc, suivi du sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers écossais. Catherine, «craignant qu'en cette précipitation, il (le Roi) fist quelque tort à la vie» de son fils, accourut «toute déshabillée..., s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit»[895]. Henri fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgré ses prières, une lettre où il croyait trouver la preuve d'un complot, et qui n'était qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrité de cette déception, il sortit, commandant à Losses de garder son frère et de ne le laisser parler à personne. Le prisonnier passa la nuit dans une mortelle inquiétude. Catherine, qui s'était tue ce soir-là pour ne pas exaspérer les passions, envoya le lendemain «quérir tous les vieux du Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx de France», qui tous furent d'avis qu'elle «devoit remonstrer au Roy le tort qu'il se faisoit», et tâcher de «r'habiller cela le mieux que l'on pourroit». Elle alla trouver Henri III «avec tous ces messieurs» et fit agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait à la Cour. Le Roi, «ayant les yeux dessillez», consentit à une réconciliation, s'excusant de ce qu'il avait faict sur «le zèle qu'il avoit au repos de son État». Le Duc se déclara «satisfaict si son frère recognoissoit son innocence». Sur cela la Reine-mère «les prit tous deux et les fist embrasser»[896].
[Note 895: ][(retour) ] Mémoires de Marguerite, éd. Guessard, p. 135-137.
[Note 896: ][(retour) ] Ibid., p. 143-146.
Mais cinq jours après, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consigné dans le Louvre, s'enfuit par la fenêtre de l'appartement de la reine de Navarre, sa sœeur, et se retira à Angers, capitale de son apanage.
Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes générale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des malcontents était plus grand. Pour suffire aux dépenses des dernières guerres, aux appétits de son entourage et à ses prodigalités, Henri III continuait et aggravait les expédients financiers de sa mère. Il augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux villes, levait sur le clergé des décimes ordinaires et extraordinaires, aliénait les biens d'Église et projetait d'établir à la sortie du royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les blés, les toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir ces quatre sources de la richesse française[897]. Il généralisait les droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et concentrait la levée des aides, des gabelles et des traites entre les mains de quelques Italiens experts à pressurer les contribuables[898].
[Note 897: ][(retour) ] Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rêve et haut passage, étaient levées ensemble trois espèces de droits sur les produits du sol et les marchandises, soit à la sortie du royaume, soit au passage de la ligne des douanes intérieures. En février 1577, Henri III greva les blés, les toiles, les vins et le pastel d'un nouveau droit, la traite foraine domaniale, qui était perçu en outre des précédents, mais seulement à la frontière du royaume.
[Note 898: ][(retour) ] Mariéjol, Histoire de France de Lavisse, t. VI, 1, p. 223-233.
L'assemblée générale de la Ville de Paris, dans ses doléances au Roi de 1575, avait protesté déjà contre «les grandes daces et impositions nouvellement inventées ès fermes desquelles on n'a jamais voullu recevoir les naturels François», et elle concluait par ce sérieux avertissement: «Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy Dieu est vostre supperieur et dominateur, auquel debvez rendre compte de vostre charge. Et sçavez trop mieulx, Sire, que le prince qui lève et exige de son peuple plus qu'il ne doibt alliene et perd la volunté de ses subjects de laquelle deppend l'obéissance qu'on luy donne»[899]. En 1578, l'orateur des États de Normandie, Nicolas Clérel, chanoine de Notre-Dame de Rouen, représentait au lieutenant général du Roi «les povres villageois de Normandie ... maigres, deschirez, langoureux, sans chemise en dos ny soulier en pieds, ressemblans mieux hommes tirez de la fosse que vivans», et il s'écriait: «Se souviendront point les inventeurs des Édits pernicieux à l'Estat du Roy et repos public que Dieu qui est par dessus les Roys les peut confondre en abisme comme il sait bien, quand il luy plaist, transférer les royaumes et monarchies où l'iniquité abonde et la justice est ensevelie, ainsi qu'il menace en Osée, chap. 13: Aufferam, inquit, regem in indignatione mea». Je vous ôterai votre roi dans ma colère (Osée. XIII)[900]. Nicolas Boucherat, abbé de Cîteaux, porte-parole des États de Bourgogne (mai 1578), ne craignit pas de rappeler à Henri III que Roboam avait, par «une aigre et dure réponse» aux plaintes de ses sujets, perdu l'obéissance de dix tribus[901].