Pour l'assagir, elle pensait bourgeoisement à le marier. Elle lui expédia le maréchal de Cossé, l'un des chefs des politiques, avec un mémoire où elle passait en revue les princesses de la chrétienté qu'il pouvait épouser. Il y en avait quelques-unes qu'elle ne citait que pour mémoire: la fille d'Auguste, électeur de Saxe, un prince mal disposé pour la Maison de France et qui d'ailleurs, étant un luthérien, ne saurait empêcher la formation des armées allemandes d'invasion, en général calvinistes;--la princesse de Clèves dont le père, ayant un fils malsain et deux autres filles mariées, pourrait donner le «païs de Gueldres», mais peut-être pas tout de suite, et d'ailleurs la Gueldre était bien loin:--la princesse florentine, qui n'aurait pour tout apport que de l'argent. Mais elle recommandait une autre Italienne, la fille du duc de Mantoue. Outre qu'elle était fort belle, elle recevrait peut-être en dot le Montferrat, et le Montferrat joint au marquisat de Saluces dont le Roi gratifierait le Duc en le mariant, constituerait à celui-ci un bel État, qu'il pourrait agrandir grâce aux alliances de sa femme avec tous les princes et potentats d'Italie, surtout advenant la mort du roi d'Espagne qui était «avancé en age et moribond»[915]. Mais le parti de beaucoup le plus avantageux serait une des infantes, si Philippe II «bailloit» à son gendre la Franche-Comté et s'engageait à lui céder en échange les Pays-Bas ou le duché de Milan dès qu'il aurait des enfants, ce qui veut dire des garçons dans la langue de Catherine. Henri III et elle «embrasseront» même «fort volontiers» l'idée d'un mariage avec la sœur du roi de Navarre[916].
[Note 915: ][(retour) ] Catherine fait le roi d'Espagne plus malade et plus âgé qu'il n'était pour les besoins de sa démonstration. Philippe II avait, en 1578, cinquante et un ans et il ne mourut que vingt ans après.
[Note 916: ][(retour) ] Lettres, t. VI, note de la p. 12 à la p. 14: Mémoire envoyé à M. le maréchal de Cossé.
De tous ces projets le plus tentant était une pure chimère. La Reine-mère pouvait-elle croire que le roi d'Espagne, qui avait tant de fois repoussé ses combinaisons matrimoniales avec ou sans dot, consentirait maintenant à établir un de ses fils et ferait à ce prince français la part d'autant plus belle que la naissance d'un petit-fils lui aurait fait perdre à lui-même toute chance de ravoir le bien dotal. Au vrai, elle cherchait à désarmer le Duc, en lui faisant entrevoir l'espérance d'obtenir gratuitement ce qu'il aurait de la peine à se procurer par force. En désespoir de cause, elle alla le trouver à Alençon avec la reine de Navarre et fit un dernier effort pour l'arrêter (fin juin). Henri III, de loin, jouait même jeu. Il lui proposa d'échanger les terres de son apanage voisines de Paris, Meulan, Mantes, Château-Thierry, etc., contre le marquisat de Saluces, offrant, pour élargir cette principauté d'outremonts, de négocier avec le pape la cession d'Avignon et du Comtat Venaissin et promettant de le marier avec une infante ou avec la princesse de Mantoue et de travailler, quand il en aurait les moyens, à son agrandissement en Italie et en toutes les autres occasions où il verrait «que ce sera pour sa grandeur et advancement»[917]. Il mettait tant de conditions à son assistance et escomptait si légèrement la complaisance du pape et du roi d'Espagne que, chance pour chance, le duc d'Anjou aima mieux tenter celle d'une conquête aux Pays-Bas; il poursuivit ses armements, Henri III protesta dans toutes les Cours de sa bonne volonté impuissante et commanda aux gouverneurs et lieutenants-généraux de courir sus aux bandes qui s'autorisaient du nom de son frère[918].
Catherine, elle aussi, désavoua l'agression, assurant à la reine d'Angleterre que le Roi et elle ne désiraient «rien tant que de demeurer en paix, amitié et bonne voisinance» avec tous leurs «voisins»[919]. Elle écrivit à Philippe II «le grand regret» qu'elle avait «des jeunese» de son fils[920], mais ce n'étaient que paroles. Pouvait-on raisonnablement lui demander de risquer une guerre civile pour protéger les possessions espagnoles? Elle ordonna, dit-on, sous main, aux gouverneurs de laisser passer les forces qui se dirigeaient vers la frontière. Le Duc répondit ironiquement au secrétaire d'État, Villeroy, qui le priait et même le pressait de renoncer à son «voyage en Flandres»: «Je m'assure que vous ne serés des derniers à me venir trouver; vous serés le très bien venu»[921]. Au nonce, qui tout effaré alla prévenir Catherine du départ de son fils, elle aurait répondu avec humeur: «Tâchez donc de le rattraper»[922].
[Note 917: ][(retour) ] Ibid., app. p. 386-387, 2 juillet 1578.
[Note 918: ][(retour) ] Ibid., p. 34, note 2.
[Note 919: ][(retour) ] Ibid., p. 30.
[Note 920: ][(retour) ] 8 août 1578, Lettres, t. VI, p. 34.
[Note 921: ][(retour) ] Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 115, note 1.