Le duc d'Albe n'avait pas réussi à exterminer les rebelles des Pays-Bas ni son successeur, don Luis de Requesens, à les regagner par des concessions. En mars 1576, après la mort de ce dernier, les troupes espagnoles, que Philippe II laissait sans solde, pillèrent avec fureur les campagnes et les villes. Les provinces du Sud, catholiques et qui jusque-là étaient restées fidèles, s'unirent contre cette soldatesque aux provinces du Nord, en majorité calvinistes, dont le prince d'Orange, Guillaume de Nassau, avait organisé et dirigeait la révolte. Les États généraux, chargés de la défense commune, cherchèrent assistance en Angleterre, en France et même auprès des Habsbourg d'Autriche. Après la paix de Monsieur, Henri III n'avait «rien eu à la teste» qu'une revanche sur les huguenots. Il «méprisa» les sollicitations des communautés et seigneurs des Pays-Bas, dont Mondoucet, ancien résident de France à Bruxelles, était venu l'entretenir. Mais le duc d'Anjou, «qui du vray naturel de Pyrrus n'aymoit qu'à entreprendre choses grandes et hasardeuses»[909], envoya sa sœur, la reine de Navarre, s'enquérir, sous prétexte d'une cure à Spa, des dispositions de l'aristocratie (mai 1577). A Cambrai, à Valenciennes, à Mons, où elle s'arrêta, Marguerite entendit des plaintes contre la domination espagnole et gagna quelques grands seigneurs à la cause de son frère. Aussitôt qu'il se fut enfui du Louvre (février 1578), le Duc, apprenant que les troupes des États généraux avaient été battues à Gembloux (30 janvier) par le nouveau gouverneur général, Don Juan d'Autriche, offrit ses services aux vaincus en des termes qui n'admettaient pas de refus. Les États, qui venaient de traiter le 7 janvier avec Élisabeth d'Angleterre, étaient très embarrassés de ce nouveau protecteur. Ils se résignèrent pourtant «à requérir, comme ils disent, le secours que le ducq d'Alenchon (Anjou) nous prétend faire», «afin qu'il ne nous soit contraire, voires qu'il nous assiste», mais sans vouloir lui livrer aucune «ville ou place»[910]. Le Duc commença des levées. Le prince de Condé, beaucoup d'autres huguenots, par esprit de prosélytisme, et même des catholiques lui promirent leur concours. Son grand favori, Bussy d'Amboise, était de feu pour cette conquête. Marguerite travaillait à rapprocher son mari et son frère bien-aimé[911].
[Note 909: ][(retour) ] Mémoires de Marguerite, éd. Guessard, p. 85.
[Note 910: ][(retour) ] Kervyn de Lettenhove, Les Huguenots et les Gueux, t. V, 1885, p. 43.--Groen van Prinsterer, Archives ou Correspondance de la maison d'Orange-Nassau, 1re série, t. VI, p. 367 et 370.
[Note 911: ][(retour) ] Catherine à Henri III, 6 mai 1578, Lettres, t. VI, p. 10.
Mais la reine d'Angleterre ne voulait pas de Français dans les Pays-Bas. Elle avait soudoyé le comte palatin, Jean Casimir, ce condottiere du protestantisme, pour défendre les intérêts anglais et entretenir la révolte, et jugeait que c'était assez. Le comte de Stafford alla de sa part signifier au Duc que s'il ne se départait de son entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», en même temps qu'elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[912]. L'ambassadeur d'Espagne à Paris déclara que si les Français entraient en Flandre, son maître entrerait en France. Don Juan menaçait. Henri III s'indignait des projets d'agression de son frère contre un souverain ami.
Catherine était perplexe. S'opposer au dessein de l'ancien chef des huguenots et des catholiques unis, c'était l'induire en tentation de révolte; l'aider ou simplement le laisser faire, c'était courir le risque d'une brouille avec l'Angleterre et d'un conflit avec l'Espagne. Pour conjurer le danger d'une guerre civile ou d'une guerre étrangère, elle ne voyait d'autre moyen que d'amener le Duc à renoncer de lui-même à l'expédition. C'est à cette fin qu'elle était allée le trouver à Bourgueil. L'argument dont elle attendait le plus, c'était que les rebelles des Pays-Bas réclamaient son concours sans lui offrir de récompense.
Quand Lavardin, le favori du roi de Navarre, lui avait fait confidence au Lude[913], comme le tenant de Bussy, que «ceulx des Estatz ... bailleroient» à son fils «neuf villes», elle avait répliqué: «Voire (oui vraiment) en papier». Pas même sur le papier, ainsi qu'elle put le conclure du refus de François de lui montrer leurs lettres. Après bien des pourparlers (7-9 mai 1578), elle lui fit signer l'engagement d'abandonner ses projets d'intervention à moins que tous les États ne consentissent à le faire «leur Prince et Seigneur et pour cest effect» à lui «remectre franchement et sans aulcune feintise les principales villes et places d'icellui païs qu'ils tiennent». Auquel cas le Roi et elle promettaient de ne pas le contrecarrer et même, en attendant, l'autorisaient à entretenir 2 400 hommes de guerre sur la frontière de la Normandie (9 mai)[914].
[Note 912: ][(retour) ] Lettres de Catherine de Médicis, mai, t. VI, p. 12-13. Cf. 6 juin, ibid., p. 28.
[Note 913: ][(retour) ] Le Lude, à 20 kilomètres de la Flèche (département de la Sarthe).
[Note 914: ][(retour) ] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, p. 25 et note.