De Bordeaux, une de ses premières étapes, elle écrivait à Bellièvre, son homme de confiance, d'empêcher à tout prix, c'est-à-dire en y mettant le prix, une invasion de Jean Casimir; elle, de son côté, s'efforcerait de «lever le roy de Navarre et ceulx de sa religion ors (hors) de defiense en quoy l'on lé met que le Roy les veult tous ruyner». Ainsi, en ôtant à Casimir la tentation de venir et au roi de Navarre celle de l'appeler, on éviterait l'orage. «Velà pourquoy je panse fayre ysi plus de service au Roy et au Royaume que de ne luy cervir auprès de luy que de dire (que je ne pourrais lui servir en disant) un mauvés avis.» Un mauvais avis! Elle veut dire un bon avis qui ne serait pas agréable. On a l'impression que, parmi les raisons de s'éloigner, il y en a une qu'elle ne dit pas: celle de regagner, à force de dévouement, la confiance et l'affection de son fils quelque peu altérées par les désaccords des derniers temps. Elle se disait résolue à ne repartir du Midi, où elle venait d'arriver, qu'après y avoir rétabli la paix. «Je playndré infiniment ma pouine (peine) d'estre ysi veneue et m'an retourner come un navire désanparé et set (si) Dieu me fayst la grase de fayre cet (ce) que je désire, j'espère que cet royaume cet santiré de mon traval (se sentira de mon travail) et que le repos y dureré»[926] (durerait, durera). Un de ses premiers actes fut la dissolution d'une confrérie qui, groupant les catholiques zélés de Bordeaux, attisait leur fanatisme[927]. Quelques jours après, en la salle de l'évêché d'Agen, elle harangua «fort grand nombre et des plus grands» de la noblesse de Guyenne sur les «occasions» de sa venue. La première était que Dieu ayant fait la grâce au Roi de mettre fin à la dernière guerre par la paix qu'il avait donnée à ses sujets, «il (le Roi) vous prie par moy... d'embrasser de cœur et d'affection l'union à laquelle je vous appelle». «L'autre occasion... a esté pour mener sa sœur, ma fille, au Roy de Navarre, lequel il aime, tient et estime pour son proche parent et allyé; il le vous a baillé pour son lieutenant en ceste Guienne et vostre gouverneur, veult et entend que vous luy obéissiez comme vous estant donné de luy, espérant qu'il sera tousjours bien avecques luy, le recognoistra pour son Roy et vous traictera comme ses subjectz». Elle leur recommandait en leurs doutes et leurs difficultés de recourir à sa fille, qu'elle avait «cherement nourrye et instruicte à honnorer et recognoistre le Roy son frère», laquelle y pourvoirait pour leur bien et conservation «selon qu'elle sçait estre de la vollunté du Roy son frère». Et solennellement elle protestait «que s'il advenoit (ce que Dieu ne veuille et que je ne pourroys jamais penser) qu'elle eust aultre intencion et moy mesme quand Dieu n'oubliroyt (lire m'oublierait) tant que d'estre envers le Roy qui est le vostre et le myen aultre que je ne doibtz, je vous prie ne vous (nous) tenyr ne elle [ne] moy pour ce que nous sommes et me préférer le service de vostre Roy à toutes autres considérations»[928]. C'était se proclamer, elle et sa fille, déchues, en cas de désobéissance, des privilèges de leur rang pour faire mieux sentir à ces gentilshommes la vertu de la fidélité.

[Note 926: ][(retour) ] Bordeaux, 18 septembre 1578, Lettres, t. VI, p. 38-39. Cf. p. 63.

[Note 927: ][(retour) ] 29 septembre, Lettres, t. VI, p. 40. Cf. Brantôme, éd. Lalanne, t. III, p. 382, et t. VII, p. 375.

[Note 928: ][(retour) ] 15 octobre 1578, Lettres, t. VI, p. 75, et app., p. 398-400. Le copiste a mal lu, mais les passages fautifs sont faciles à comprendre et à rectifier.

Le roi de Navarre était allé au-devant de sa belle-mère et de sa femme jusqu'à La Réole. La première entrevue fut cordiale[929]. On se mit facilement d'accord sur le principe: observation de l'Édit de Poitiers et du traité de Bergerac, restitution des places fortes indûment occupées. Mais quand il en fallut venir à l'application, les difficultés commencèrent. Les protestants détenaient plus de deux cent neuf villes, villettes ou châteaux forts dont ils ne voulaient pas se dessaisir[930]. Le roi de Navarre était disposé à exécuter loyalement les articles de la paix et il savait bien pour quelles raisons très intéressées tant de capitaine huguenots, et par exemple Merle, qu'il qualifiait de «larron», se montraient si difficiles. Mais il devait compter avec son parti, qui était ardent et soupçonneux, et lui-même n'était pas sans griefs et sans rancunes. Quand il se trouva en présence du maréchal de Biron, il lui parla «plus brusquement, écrit la Reine-mère, que nous ne pensions», ma fille et moi, «dont ledict sieur mareschal monstra d'estre fort en collere». Les deux Reines et le cardinal de Bourbon eurent de la peine «à les accorder tellement quellement»[931], c'est-à-dire plutôt mal que bien. Catherine appréhendait par-dessus tout que son gendre, dont elle mésestimait l'intelligence et le patriotisme, ne s'entendît avec le roi d'Espagne par peur du roi de France. Elle n'était pas trop surprise qu'il eût envoyé un de ses serviteurs les plus confidents, Clervaut, à Casimir. Mais elle se préoccupait beaucoup d'une lettre qu'il avait écrite à D. Sancho de Leyva, vice-roi de la Navarre espagnole, et des «visitations» qu'il avait envoyé faire en Espagne[932]. Elle avait hâte de couper court à toutes ces trames par une prompte paix.

[Note 929: ][(retour) ] Elle eut lieu à Casteras, une «maison», d'où la Reine-mère, sa fille et son gendre le même jour gagnèrent La Réole.

[Note 930: ][(retour) ] Lettres, t. VI, app., p. 451.

Mais des deux parts on perdait le temps à chercher un lieu de rendez-vous qui ôtât les défiances. Catherine, impatientée, alla s'installer à Auch, où son rendre finit par la rejoindre. Les pourparlers commencèrent parmi les fêtes et les plaisirs. Les dames et les demoiselles d'honneur négociaient à leur façon. Mais, loin d'encourager cette diplomatie galante, la Reine-mère, affirme Marguerite sa fille, en montrait de l'humeur, persuadée que son gendre, très épris de Dayelle, et les gentilshommes huguenots qui avaient pareilles attaches tiraient les affaires en longueur «pour voir plus longtemps ses filles»[933]. Des coups de main interrompaient la trêve. Un soir, pendant le bal, un courrier vint dire au roi de Navarre à l'oreille que les catholiques avaient surpris La Réole (mi-novembre). Sans rien laisser paraître de ses sentiments, il avertit Turenne, son meilleur lieutenant, s'esquiva du bal avec lui et alla se saisir de Fleurance, petite ville catholique. Catherine ordonna de rendre La Réole aux protestants.

[Note 931: ][(retour) ] 9 octobre 1578, Lettres, t. VI, p. 64.

[Note 932: ][(retour) ] 4 octobre 1578, Lettres, t. VI, p. 53. Kervyn de Lettenhove a publié (Les Huguenots et les Gueux, t. IV, p. 579) une lettre du roi de Navarre à Philippe II. Elle est polie, froide, évasive. C'est probablement une réponse à des avances venues de Madrid et elle porte la date du 3 avril 1577. L'historiographe Palma Cayet rapporte qu'en 1578 le roi d'Espagne incita le roi de Navarre à se déclarer contre Henri III (Avant-propos de la Chronologie Novenaire, éd. Buchon, p. 5). La lettre du 3 avril 1577 prouve que ce n'était pas la première fois. Philippe II récidiva en 1580 et 1583 sans plus de succès, quelques avantages qu'il offrît (Palma Cayet, Chronologie septenaire, éd. Buchon, p. 200-201, et Mémoires et Correspondance de Du Plessis-Mornay, Paris, 1824, t. IV, p. 154). Le Béarnais, obligé de ménager tout le monde, ne pouvait rejeter avec mépris les propositions de son redoutable voisin. Mais il n'a jamais sollicité, quoi que suppose Kervyn de Lettenhove, ni accepté les secours de cet ennemi du protestantisme et de la France. Le maréchal de Biron, qui n'avait aucun intérêt à le disculper, disait à la Reine-mère (Lettres, t. VI, p. 71, 11 octobre 1578) que Philippe II avait poussé le roi de Navarre contre Henri III, évidemment en 1577, avant la paix de Bergerac (sept.) et qu'il lui avait même offert de se liguer avec lui. Mais il y avait en France des huguenots moins scrupuleux qu'Henri de Bourbon. Un an et demi plus tard, Bellièvre écrivait à Catherine (Bordeaux, 20 janvier 1581) que le bruit courait que Jean Casimir «s'est faict pensionnaire du roy d'Espaigne» et il faisait remarquer que «ceste mutation dudict Casimir semble estrange, actendu ce qu'il a faict cy devant», mais il ajoutait: «Nous avons descouvert en ce païs (la Guyenne où il était) à quoy en pouvoient estre les huguenots de France avec ledict Sr. roy d'Espaigne, tellement que je ne veulx [rien] asseurer dudict Casimir qui est d'un estrange naturel». Lettres, t. VII, app., p. 460.