[Note 933: ][(retour) ] Mémoires de Marguerite, éd. Guessard, p. 158.

Ce fut seulement le 3 février 1579 que commencèrent à Nérac les discussions sérieuses. Les députés des Églises, après s'être fait attendre plusieurs mois, étaient enfin arrivés. Ils réclamèrent, contrairement aux articles de Bergerac, le libre exercice du culte dans tout le royaume et l'octroi d'environ soixante places de sûreté. Paul de Foix, Saint-Sulpice, le cardinal de Bourbon s'élevèrent contre cette prétention. Mais les députés tinrent ferme sur la question des lieux de refuge, «alléguant, écrit Catherine à Henri III, une seule raison, qui leur a esté par infiniz aultres solue (réfutée),... que sans la retraite qu'ils eurent à La Rochelle lors de la Sainct Berthèlemy, ilz estoient tous perdus, commes les aultres qui moururent en ce temps là»[934]. Lorsqu'ils eurent épuisé cet argument, ils allèrent trouver la Reine-mère un soir à son souper et lui demandèrent congé. Outrée de colère qu'ils lui eussent fait perdre le temps sans intention de conclure, elle «leur parla royallement et bien hault jusques à leur dire que [elle] les feroit tous pendre comme rebelles: sur quoy la reyne de Navarre se mist en devoir d'appaiser le tout, mesme plura (pleura) suppliant sa Majesté de leur donner la paix»[935]. La délibération continua. Catherine présidait les débats et y intervenait souvent, discutant, marchandant, lâchant les concessions une à une. Les conseillers du Roi tombaient de fatigue; un jour Monluc se trouva mal; un autre jour Paul de Foix dut sortir pour gagner son lit. Elle ne paraissait jamais lasse et, dans l'intervalle des conférences, elle faisait venir ses adversaires les plus intraitables et peinait à les convaincre.

Ses arguments, ses caresses, l'intervention de Turenne et du Roi de Navarre qui, eu égard aux événements des Pays-Bas, n'avaient pas intérêt à rompre, amenèrent les intransigeants du parti à rabattre de leurs prétentions. Ils n'obtinrent que quatorze places de sûreté et seulement pour six mois (convention de Nérac, 28 février 1579)[936].

[Note 934: ][(retour) ] Nérac, 12 février 1579, Lettres, t. VI, p. 260. C'est, je crois, la seule allusion directe qui se trouve dans la correspondance relativement à l'odieux massacre. On voit que Catherine en parle tranquillement à son ancien complice Henri III, comme d'un événement auquel ils seraient étrangers.

[Note 935: ][(retour) ] Récit de la conférence par le secrétaire du maréchal de Damville, dans Lettres, t. VII, app. p. 446.

[Note 936: ][(retour) ]: Lettres, t. VI, p. 282.

Tout en négociant avec Henri de Bourbon et les réformés, Catherine dirigeait du fond de la France les grandes affaires du royaume et les relations avec les puissances étrangères. Le Roi, à Paris ou dans les environs, légifère, règle son conseil, crée des taxes nouvelles ou aggrave les anciennes. Il institue l'Ordre du Saint-Esprit, en rédige les statuts et en fixe minutieusement le costume. Il pèlerine à Notre-Dame de Chartres pour avoir des enfants, danse en ville avec la Reine deux fois la semaine, ou villégiature à Ollainville, une jolie résidence dont il a fait cadeau à sa femme. La Reine-mère, à Bordeaux, Agen, Port-Sainte-Marie, Auch, Toulouse, Nérac, travaille à lui procurer la paix. Elle se déplace sans cesse, malgré son catarrhe et ses rhumatismes, campe dans les grandes et les petites villes ou les châteaux. Elle traite ou correspond avec les protestants, avec les catholiques, avec les parlements, les gouverneurs, le clergé, la noblesse, les communautés, avec tout ce qui a une influence et peut la servir en son œuvre. Elle s'entremet auprès de son fils en faveur de Damville, qui s'inquiétait des dispositions de la Cour[937]. Elle conseille à Henri III d'empêcher Châtillon de secourir le capitaine rebelle de Beaucaire; elle fait intervenir le roi de Navarre comme chef du parti protestant à même fin. Elle voit le gouverneur du Languedoc à Toulouse et achève de le rassurer.

Elle a une police très bien faite, qui l'avertit de tous les remuements; elle arrête les courriers, lit les lettres, écoute ou sollicite les confidences. Elle sait que les «brouilleurs de provinces» ont des intelligences dans la région de Toulouse et qu'ils ont délégué quelqu'un à Paris pour se mettre en rapport avec les émissaires de Bourgogne et de Normandie[938]. Elle ne craint pas à l'occasion d'ouvrir une dépêche de l'ambassadeur de France à Madrid pour savoir plus vite le secret des intrigues espagnoles et y aviser[939]. «Il n'est, écrit-elle à Henri III, heure du jour ny de la nuict... que je ne pense aux moiens nécessaires» pour remédier doucement aux «mauvaises délibérations et praticques[940]».

Elle proposait au Roi, quelquefois sur sa demande, et le plus souvent d'elle-même, les mesures propres à calmer l'agitation ou à la prévenir. Elle constatait que les innovations fiscales soulevaient presque jusqu'à la révolte les «peuples» surchargés. La plupart des États provinciaux demandaient que les impôts fussent réduits aux chiffres du temps de Louis XII. Les Méridionaux protestaient «avec pour le moings aultant de véhémence» que les Normands, étant «gens plus chauds et coleres»[941]. Les Bretons avaient «intelligence en aucunes provinces de ce royaume et mesme du costé d'Angleterre pour y avoir secours quant l'occasion s'en présentera». Ils ne voulaient ni payer l'imposition foraine ni souffrir de garnisons royales dans leurs villes, les États du pays «s'estant... tous resoluz d'une vive voix» de s'y opposer «par voye de fait s'ils y sont contraints et d'y exposer vie et biens»[942].

[Note 937: ][(retour) ] Les lettres de Damville à Catherine du 31 octobre 1577 au 24 mars 1579 montrent que le gouverneur du Languedoc cherchait un appui auprès d'elle (voir Lettres, t. VI, app. p. 464-481). Henri III, à la sollicitation de sa mère, écrivit à Damville (6 déc. 1578), qu'il chargeait sa mère d'agir contre Châtillon (Lettres, t. VI, app. p. 409), et lui témoigna (p. 461) le contentement qu'il avait de la prise de Beaucaire (6 mars 1579). Le roi de Navarre avait désavoué les entreprises de Châtillon (Ibid., p. 67, 101, 246 et passim).