Mais si elle se permettait quelquefois de blâmer la politique d'Henri III, elle n'avait que ménagements pour ses inclinations. Elle savait qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que l'idée même d'une intervention, si discrète qu'elle fût, dans ce domaine réservé, lui était insupportable. Les mignons succédaient aux mignons, toujours écoutés, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours les maîtres de leur maître. Après Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin, c'étaient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission auprès de sa mère, et elle, pour lui être agréable, avait dans ses lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques (le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de particularités sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sûre qu'il saurait «très bien et saigement»--ce sagement revient deux fois--les lui «représenter». Ainsi s'était-il acquitté envers elle de tout ce que son fils lui avait commandé, «dont je suis bien satisfaite et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je voye qu'il est en vos dictes affayres et services»[994]. Elle avait une telle opinion de Saint-Luc, qui s'est «porté très bien et dignement», qu'elle le signalait spécialement avec le grand prieur au choix du Roi. «Employé lé (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent) aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre cervise, car lé vieulx s'an vont et yl fault dréser (dresser) des jeunes»[995]. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frère du futur duc d'Épernon, «s'est très dignement acquitté de la charge» qu'il a plu au Roi de lui commettre auprès du duc de Savoie. Il est «fort capable de tout»[996]. Maugiron, lieutenant général en Dauphiné, est jugé à sa valeur maintenant que son fils est mort. «Combien qu'il soit fort bon homme et très affectionné à vous, [il] n'est aussi redoubté et honoré que je desirerois en ce pays». Elle est d'avis de le faire assister (si le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, «auxquels il communiquera les grandes et importantes affaires»[997]. Mais Villequier, qui est grand favori et le beau-père d'O, l'un des mignons, obtient d'elle ce témoignage que «pendant qu'il a esté icy auprès de moy, j'ay, écrit-elle à son fils, receu beaucoup de consolation, aiant esté bien fort soullagée de luy par son prudent conseil et advis... m'y trouvant quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprès de vous»[998]. Elle le voit partir à regret, mais puisque le Roi lui a donné à elle le gouvernement de l'Ile-de-France et à lui la lieutenance générale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit là bas pour tous deux. Elle veut être agréable au Roi et se faire des amis de ceux qui le possèdent.
[Note 994: ][(retour) ] 14 avril 1579, Lettres, t. VI, p. 339.
[Note 995: ][(retour) ] 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.
[Note 996: ][(retour) ] 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.
[Note 997: ][(retour) ] 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.
[Note 998: ][(retour) ] 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier avait en 1577 poignardé de sa main sa femme, qui était enceinte, par jalousie.
Il lui restait à régler les affaires du Dauphiné et de Saluces. Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rétablît en son gouvernement, y était rentré avec les forces que Lesdiguières lui avait fait passer et celles qu'il avait levées avec l'argent d'Espagne. Il avait pris Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgré le Roi. En Dauphiné les huguenots étaient en guerre avec les catholiques, le tiers état en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines villes prétendaient se garder elles-mêmes contre les protestants et refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un râteau en signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec des cornets à bouquin, à la mode des libres montagnards suisses. Dans le Vivarais, de l'autre côté du Rhône, ils se liguaient pour refuser les cens et redevances. «En la queue gist le venin», écrivait Catherine. Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle était la confiance incarnée, elle pensait venir à bout de ces difficultés et vite.
En Provence, elle avait déjà constaté combien les communautés détestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les nobles. La question de religion était secondaire dans ce conflit, bien qu'elle s'y mêlât. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y avait des gentilshommes. Mais c'était avant tout la lutte des villes et des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolongée par les guerres civiles ébranlait tout l'ordre social.
Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart vivant du royaume. Elle la considérait comme l'intermédiaire obligé entre le roi et les «peuples» dans cet État de centralisation embryonnaire, qui, avant la création des intendants, n'eut point d'agents directs et absolument dociles pour se faire obéir. Elle n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, défiants, tels qu'elle venait d'expérimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant d'opinions que de têtes, sur qui ses belles paroles, ses grandes manières, ses vagues promesses et ses protestations de saintes intentions avaient si peu de prise. «Certainement, écrivait-elle à son fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphiné, estant l'une des choses à quoy j'ay le plus souvent pensé et pense encores à toutes heures»[999]. «Elles ont, lui disait-elle encore, quelques jours après, de très dangereulx et périlleux desseingz, à ce que j'entendz»[1000]. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des torts de part et d'autre, «car les gentilshommes ont contrainct et voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz aussy se sont d'aultre costé voullu libérer des choses qu'ils doibvent»[1001]. Elle tint à rassurer la noblesse du Dauphiné, qui s'était peut-être émue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron étant allé au-devant d'elle jusqu'à Montélimar avec une bonne troupe de gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'évêque de Grenoble, elle ne manqua pas de leur déclarer, écrit-elle à son fils, «la grande affection et bonne volonté que leur portez à eulx et à tous les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et qui aydent à la manutention d'icelluy et soustien de votre coronne»[1002].
[Note 999: ][(retour) ] 24 juin 1579, Lettres, t. VII, p. 24.