Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la province espagnole et qui était garants de sa neutralité[1030].

Elle écrivit au grand écuyer, Charles de Lorraine, et à Saissac et Du May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur représenter les conséquences possibles de ces courses et de ces menées: rupture de l'alliance avec les Suisses, représailles du roi d'Espagne, et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps Germanique[1031]. Elle les priait d'y bien réfléchir. Si elle leur parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux Pays-Bas; La Rocheguyon était le frère de son favori d'alors, La Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une sévérité hors de saison, tourner contre le Roi les forces destinées à combattre Philippe II. Aussi avait-elle bien recommandé à Henri III de fermer les yeux sur les remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de châtier les paysans qui s'étaient «tant oubliés», gens de peu et sans attaches, mais donner arrêt contre les seigneurs réfugiés à Commercy, c'était chose dangereuse[1032]. Ils armeraient pour se défendre et appelleraient leurs amis à l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la justice que de risquer une insurrection. Les ménagements lui parurent encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle appréhendait par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils.

[Note 1030: ][(retour) ] Sur la neutralité de la Franche-Comté, voir Lucien Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Paris, 1911, p. 54-57. L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses et celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et François Ier mettaient la neutralité franc-comtoise sous la protection des cantons. Un an auparavant, les Français avaient envahi déjà la Franche-Comté. Le duc d'Anjou, avouant l'agression, avait écrit à «Messieurs des Ligues» (2 octobre 1578) qu'il avait en vue le «repos et tranquillité des Flandres», mais ils ne voulurent entendre à cette raison de diversion. Ils obtinrent d'Henri III qu'il obligeât son frère (Id., ibid., p. 723 et note 2) à retirer ses troupes. Catherine ne s'exagérait pas les susceptibilités des gens des cantons.

[Note 1031: ][(retour) ] Lettres, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.

[Note 1032: ][(retour) ] 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.

En août, le duc d'Anjou était allé visiter la Reine d'Angleterre, qui le reçut à Greenwich dans son intimité, causant longuement avec lui et déclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait jamais vu un homme qui lui plût davantage et qu'elle accepterait plus volontiers pour époux[1033]. Les espérances qu'il conçut durent à son retour lui rendre plus sensibles les marques de mépris et de défiance que son frère ne lui épargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine qui le dit--«tel qu'il devoit». Mais quelques jours après (fin septembre), profitant d'un voyage du Roi à Chartres[1034], il sortit de Paris et se retira dans son apanage d'Alençon. Bellièvre jugea la situation si sérieuse qu'il pressa la Reine-mère de hâter son retour[1035].

[Note 1033: ][(retour) ] Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.

[Note 1034: ][(retour) ] Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578, Lettres, t. VII, p. 149, note 2.

[Note 1035: ][(retour) ] Lettres, t. VII, p. 156. La réponse de la Reine-mère où il est fait allusion aux dépêches de Bellièvre est du 6 octobre.

Henri III, inconscient du danger ou dédaignant de s'expliquer, laissa tomber la correspondance. La Reine-mère était affolée. «Je vous prie, écrivait-elle à Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy, car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ouïs) et ne rien savoyr de la Court»[1036].