«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en mon endroict»[1091].
[Note 1090: ][(retour) ] Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, Lettres, t. VII, p. 304-309.
[Note 1091: ][(retour) ] Ibid., p. 305.
«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs.
Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la licence effrénée qui croist et augmente à vue d'œil», une guerre étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir leurs desseings».
«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa réputation à voz despens»[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de «faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi, il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés «du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre, «c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez, mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme, qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et acquérir une gloire immortelle.»
[Note 1092: ][(retour) ] Lettres, t. VII, p. 307. Cette grande armée à laquelle le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3 000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.
Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et l'honneur de ce royaulme».
C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole. Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de responsabilité dans ce double jeu.
Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578, quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093].