Catherine s'était aussitôt mise à l'œuvre. Elle envoya le secrétaire d'État Pinart demander à la reine d'Angleterre, si, oui ou non, elle se décidait, aux conditions déjà débattues, à épouser son fils, et Bellièvre au duc d'Anjou pour le bien convaincre que le Roi n'était pas responsable de l'échec du mariage anglais, ainsi qu'Élisabeth voulait le lui faire accroire. Elle avait beaucoup de peine à satisfaire ses deux fils, l'un se plaignant de ne pas recevoir d'argent, l'autre s'irritant des pilleries des gens de guerre et d'ailleurs poussé contre sa mère par les deux mignons, qui ne voulaient partager avec personne sa faveur et ses faveurs[1172]. Elle recommandait au Duc d'appeler au plus vite les reîtres qui étaient déjà à Saint-Avold et de faire les levées à la file pour ne pas fouler les peuples et courroucer le Roi. Elle le priait de commander à ceux qui avaient charge de lui recruter des soldats de s'adresser à Bellièvre et d'obéir en tout à ses ordres[1173]. Elle s'occupait de régler le passage des troupes et elle aliénait une partie de ses revenus et de ses domaines pour les payer et les nourrir, afin de les empêcher de mal faire. D'argent il n'en fallait pas demander au trésor. «Ces deux-là (d'Epernon et Joyeuse), écrivait l'ambassadeur florentin Albertani au grand-duc, ont accaparé de telle façon les finances que pendant deux ans, si le temps ne change, personne ne peut faire d'assignation [sur les recettes générales] et qu'aucun conseiller du Roi n'oserait présenter une demande de fonds (richiesta di denari) de quelque sorte que ce soit pour ne pas déplaire à ces deux hommes.»
[Note 1172: ][(retour) ] Négociations diplomatiques, t. IV, p. 444, 22 juillet 1582.
[Note 1173: ][(retour) ] 18 mai 1582, Lettres, t. VIII, p. 29 et 30.
Comme six mois auparavant, elle pressait le départ de la flotte qui devait enlever aux Espagnols les archipels portugais: en face de la côte d'Afrique, Madère et les îles du Cap Vert, où se croisent les routes de l'Inde et du Brésil; au large du Portugal, les Açores, un admirable poste pour guetter et surprendre les galions, qui tous les ans apportaient en Espagne l'or et l'argent du Nouveau Monde, c'est-à-dire la solde des armées[1174]. Catherine avait donc quelque raison de croire qu'en s'établissant fortement dans les Iles, elle amènerait Philippe II à composition. Dans l'entrevue qu'elle avait eue en octobre avec le roi de Portugal, D. Antonio, qu'elle soutenait sans le reconnaître, elle avait dû fixer un prix à son concours. L'ancien gouverneur de Philippe Strozzi savait que D. Antonio promit à la Reine-mère que «luy restabli en ses Estats elle auroit pour ses prétentions la région du Brézil»[1175]. Mais il fallait d'abord occuper les Iles. Brissac, qui commandait les vaisseaux de Normandie, fut le premier prêt et il aurait voulu partir au printemps de 1582, mais la Reine-mère, ayant appris «la grande force que le roy d'Espagne a mis ensemble et qui sont (sic) prestes aussi tost que nous à partir», décida que Brissac attendrait Strozzi afin de faire «ce qui pour cest heure nous sera aussi utile, et sans hazard de recevoir honte et dommage» (20 mars)[1176]. Les deux escadres se réuniraient à Belle-Isle et navigueraient de conserve.
[Note 1174: ][(retour) ]: Priuli (Alberi, Relazioni, série Ia, t. IV, p. 426), dit que les Terceire (Açores), «saranno sempre un grandissimo spino negli occhi al Re di Spagna, essendo poste in sito dove necessariamente convengono capitar le flotte che vengono dalle Indie cosi orientali come occidentali.»
[Note 1175: ][(retour) ] H. T. S de Torsay, La vie, mort et tombeau de... Philippe Strozzi, Paris, 1608, reproduit dans les Archives curieuses de Cimber et Danjou, 1re série, t. IX, p. 444.
[Note 1176: ][(retour) ] Catherine à Brissac, Mirebeau, 20 mars 1582, t. VIII, p. 16.
L'ancien colonel général de l'infanterie française, transformé en commandant des forces navales et qui, dans toute la campagne, se montra si indécis[1177], ne semblait pas pressé de prendre la mer. Le 20 mai, deux mois après, la Reine-mère, qui avait des trésors d'indulgence pour ses parents florentins, s'étonnait de ce retardement «à cause du soubçon que les huguenotz en ont prins» et des souffrances des populations, «que c'est ce qui me tourmente le plus»[1178]. Elle lui annonçait dans une lettre, qui est probablement de la même époque, l'envoi d'une instruction, où comme elle disait de: «cet (ce) que [le Roy et moy] volons» et elle le priait de «ryn (rien) n'en paser, ny plus ny moyns et montrer à cet coup cet que volés et ne vous gouvernés en mer comme en terre». Mais la lettre ne s'en tient pas à cette seule recommandation. Qu'il se fasse aimer de tous et néanmoins qu'il ne fasse pas chose contraire à l'Instruction pour contenter quelques personnes. «Accordé vous avec Brisac et aveques tous, mès ne lesé pour cela de vous fayre haubeyr (et) à fayre aubserver cet que vous mandons...». Elle insistait, connaissant son irrésolution: «Ne vous lesés poseder de fason que l'on vous puyse en rien fayre varier de ce que voirés (verrez) dans l'ynstruction». Strozzi ayant été nommé, on le sait maintenant, vice-roi des pays à occuper, elle ajoutait: «Ne sufrés que l'on pislle ni [que l'on fasse] sagage (saccagements) ou desordres, car metés pouyne (peine) de vous y fayre aymer (évidemment là où il débarquerait), car cet (ce) que entreprenés n'est pas pour fayre une raflade (rafle), cet (c'est) pour vous en rendre le metre (maître) et le conserver à jamès....» Elle lui rappelait sa promesse: «Sovegné-vous de cet que m'avés dyst à Myrebeault[1179] du lyeu où yriès au mois d'augt (août). Cet (si) voyès que le puysiés fayre, ne l'aublyé pas d'y aler[1180]».
[Note 1177: ][(retour) ] Voir la relation de la bataille des Açores, adressée à Bernard Du Haillan, historiographe de France, par un capitaine de l'armée, Du Mesnil Ouardel, dans Lettres de Catherine, t. VIII, app. p. 397 sqq.
[Note 1178: ][(retour) ] 20 mai 1582, Lettres, t. VIII, p. 32.