[Note 1179: ][(retour) ] Catherine séjourna à Mirabeau du 20 au 26 mars.
[Note 1180: ][(retour) ] Lettres de Catherine, t. X, p. 20-21. L'éditeur a, contre toute vraisemblance, placé cette lettre en 1557, date à laquelle Philippe Strozzi avait seize ans et faisait son apprentissage des armes au Piémont sous les ordres du gouverneur, le maréchal de Cossé-Brissac. Ainsi ce novice aurait traité de pair à compagnon avec le chef de l'armée française d'outre-monts et même il aurait eu autorité sur lui. Mais tous les détails de la lettre se rapportent à l'expédition navale de 1582. Le Brissac dont il est question ce n'est pas le maréchal, mais son fils, le comte de Brissac. La lettre serait du commencement de mai, si, comme il est probable, elle accompagnait l'Instruction qui, elle, est datée du 3 mai 1582.
L'Instruction annoncée par cette lettre et que le porteur devait développer oralement, c'est assurément la note écrite de la main de Catherine, sous-signée par Henri III et datée du 3 mai (1582). Elle recommande à Strozzi d'aller droit à Madère et de revenir de là aux Açores, pour les remettre «toutes en l'aubéysance des Portugués». Quant à Brissac, il s'assurera des îles du Cap Vert. Elle ajoute: «qu'après avoir veu ce que susederoyt (ce qui succéderait, ce qui arriverait) audystes yles, quand set viendroyt sur le moys d'aust (août), y lésant cet qui seroyt pour la conservatyon dé dystes yles, qu'avecque le reste ledict Strozzi s'ann alat au Brézil»[1181]. Ainsi les deux amiraux commenceront par occuper les archipels portugais qui commandent les voies maritimes de l'Inde et de l'Amérique, et s'ils réussissent, Strozzi fera voile vers le Brésil.
[Note 1181: ][(retour) ] Lettres, t. VIII, p. 28, note. L'Instruction a été découverte par M. le Cte Baguenault de Puchesse à qui les historiens du XVIe siècle et de Catherine ont tant d'obligations. Le lieu «où yries au mois d'augt», dont il est question dans la lettre précédente, est donc bien, comme on le voit par l'Instruction, le Brésil. Lettre et Instruction d'ailleurs subordonnent l'expédition du Brésil à l'occupation préalable des Açores, de Madère et du Cap Vert. On ne voit apparaître qu'au second plan le projet de descente en Amérique.
Catherine s'occupait avec tant d'ardeur de l'expédition des «Iles» que les ambassadeurs italiens ne savaient qu'imaginer. Ils la savaient pacifique et prudente, et elle se montrait hardie et belliqueuse. Un agent florentin parlait de ce revirement comme d'un «caprice» de femme [1182]. L'ambassadeur, Priuli, qui, pendant son séjour de deux ans et demi en France, avait eu le temps de la bien observer, dit qu'elle est avide de gloire (desiderosissima di gloria). Il ne paraît pas éloigné de croire, comme les Espagnols, que si elle a engagé l'entreprise portugaise contre le Roi catholique, c'est par un motif de vanité. L'expédition du Portugal, ce serait sa réponse aux blâmes et aux insinuations d'autrefois sur la médiocrité de sa dot et de son origine. En se posant en héritière d'une couronne, elle aidait à «rehausser grandement la noblesse de ses ancêtres»[1183]. Mais ni le Florentin, ni le Vénitien ne supposèrent jamais, comme le fait l'historien de la marine française[1184], que la Reine-mère eut l'intention de fonder au delà des mers un Empire colonial. Son «secret», qui ne contredit pas ses appétits de gloire, elle l'a dit très clairement à Priuli, pour qu'il allât le répéter aux très illustres seigneurs de Venise, ces maîtres en diplomatie. «La Reine-mère me dit à ce propos, quand j'allais lui baiser les mains à Orléans (mars ou avril 1582) et prendre congé d'elle, qu'elle avait donné ses soins aux affaires du Portugal à cette seule fin de voir si elle pouvait amener le Roi catholique à faire un faisceau de toutes les difficultés qui se présentent actuellement et pour les choses du Portugal et pour celles de Flandres et à en venir à une bonne composition au moyen de quelque mariage»[1185]. Il est très vrai qu'elle a donné l'ordre à Strozzi d'occuper les Açores, Madère et les îles du Cap Vert, et, en cas de succès, de pousser jusqu'au Brésil. Elle a même marqué dans son Instruction qu'il s'agissait d'un établissement et non d'une rafle. Mais que peut-on en conclure, sinon qu'elle voulait traiter avec Philippe II les mains pleines? L'engagement qu'elle avait fait signer au duc d'Anjou à La Fère, le 5 août, avant la campagne des Flandres, son offre à Philippe II de régler les différends des deux Couronnes par un mariage, sa proposition à Élisabeth de se joindre à la France pour la conclusion d'une paix générale, sa lettre-programme à Henri III (du 17 mars 1582), sa déclaration à Priuli à quelques jours d'intervalle, tout un ensemble de témoignages prouve que l'expédition du Portugal était non un but, mais un moyen, non une guerre de conquête, mais un effort de pacification générale, un remède aux troubles du royaume et aux divisions de la famille royale.
[Note 1182: ][(retour) ] Albertani au grand-duc, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. IV, p. 436.
[Note 1183: ][(retour) ] Cf. sa lettre au Roi du 8 février 1579, citée ci-dessus, p. 332.
[Note 1184: ][(retour) ] Ch. de la Roncière, Le secret de la Reine et la succession du Portugal, 1580-1585. Revue d'histoire diplomatique, t. XXII (1908) p. 481 sqq.
[Note 1185: ][(retour) ] Alberi, Relazioni, serie Ia, Francia, t. IV, p. 426. Il y avait longtemps qu'elle pensait à ce mariage d'Espagne. Dans une lettre à Henri III, du 10 août 1579, elle lui rapportait sa conversation avec le nonce, qui se scandalisait du projet de mariage du duc d'Anjou avec la reine d'Angleterre, une hérétique. Elle lui avait dit que c'était la faute du pape, qui aurait dû «moienner son mariage» avec une des infantes, ses petites-filles, mais il n'en avait rien fait, et le Duc «voiant les choses ainsi négligées» avait «cherché sa fortune». Lettres, t. VII, p. 79.
La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55 navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000 combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renforça aux Sables d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept à huit cents soldats. D. Antonio était à bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses gentilshommes. Strozzi aurait dû, conformément à son Instruction, aller droit à Madère, mais il écouta D. Antonio, qui craignait que «si une fois le François y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust sorty»[1186]. Il s'arrêta donc aux Açores, où Terceire continuait à tenir ferme pour le prétendant portugais et attaqua San Miguel, qui avait reçu une garnison espagnole. Il débarqua heureusement, mais ne poussa pas son succès à fond et manqua la citadelle. Il se hâta de rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole approchait. Elle était forte de vingt-huit gros vaisseaux et de «six mille sept cens soldats tous vieils» et commandée par le marquis de Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs français réunis en Conseil ne s'accordèrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette armée de mer et probablement des traîtres. Strozzi ne sut pas imposer sa volonté, qui était de combattre. Il attaqua une première fois et, laissé seul, eut de la peine à se dégager. Il résolut, malgré les avis, de recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept à huit navires, parmi lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et fut accablé par la force du nombre. Blessé d'une arquebusade, il mourut à l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achevé de sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'était bien conduit, s'éloigna dès qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit décapiter les gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, «comme ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des rebelles à son Roy»[1187].