Il était trop à craindre, disaient-ils, que si la maison régnante s'éteignait sans lignée, «ce que Dieu ne vueille», il n'advînt «en l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles par toute la Chrestienté et peut estre la totale subversion de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume très-Chrestien». Il n'était que temps d'y pourvoir. «... Ceux qui par profession publique se sont tousjour monstrez persécuteurs de l'Église Catholique» (Navarre et Condé) étaient, surtout depuis la mort de Monsieur, «favorisez et appuyez». Ils faisaient partout «levées de gens de guerre, tant dehors que dedans le royaume»; ils retenaient «les villes et places fortes» qu'ils auraient dû remettre «de longtemps entre les mains du Roy». Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne «pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus à leur aise» et «renverser la Religion Catholique». Ils avaient à la Cour même des complices. «... D'aucuns (c'est-à-dire d'Épernon et Joyeuse)... s'estants glissez en l'amitié du Roy nostre Prince souverain» «se sont comme saisis de son authorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils ont usurpée, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des susdicts changemens et prétentions». Ils «ont eu la hardiesse et le pouvoir d'esloigner de la privée conversation de Sa Majesté non seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus proche (c'est-à-dire Catherine), n'y donnant accez qu'à ce qui est d'eux». Ils accaparent le gouvernement de l'État, dépouillant ceux qui en étaient investis, les uns «du tiltre de leur dignité et les autres du pouvoir de fonction», forcent les titulaires de certaines charges de les leur «quitter et remettre... moyennant quelques récompenses de deniers» et se rendent «par ce moyen» «maistres des armes par mer et par terre».

La promesse faite aux États généraux de 1576 de réunir tous les sujets «à une seule religion catholique» n'avait pas été tenue; le Clergé était «opprimé de decimes et subventions extraordinaires»; la Noblesse «anulie, asservie et vilennée»; les villes, les officiers royaux et le menu peuple «serrez de si prez par la fréquentation (fréquence) de nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus rien à inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remède».

«Pour ces justes causes et considérations», le cardinal de Bourbon, premier Prince du sang, Cardinal de l'Église catholique, apostolique et romaine, «comme à celuy qui touche de plus près de prendre en sauve-garde et protection» la religion et la conservation des bons et loyaux serviteurs du Roi et de l'État, et avec lui plusieurs Princes du sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prélats, Officiers de la Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes, beaucoup de bonnes villes et communautés et bon nombre de fidèles sujets «faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume» avaient «tous juré et sainctement promis de tenir la main forte et armes» à rétablir l'Église «en sa dignité et en la vraye et seule Catholique Religion» et la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics à la défense du royaume, et obtenir la réunion d'États généraux libres de trois ans en trois ans «pour le plus tard».

Les ligueurs protestaient de leur dévouement au Roi, promettant de poser les armes aussitôt qu'il aurait fait cesser «le péril qui menasse la ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien». Ils sollicitaient les bons offices de Catherine auprès de son fils: «...Supplions tous ensemble très humblement la Royne mère du Roy nostre très honorée dame (sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit dès pieça dissipé et perdu)... de ne nous vouloir à ce coup abandonner, mais y employer tout le crédit que ses peines et labourieux travaux luy devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir infidèlement ravy d'auprès du Roy son fils»[1269].

[Note 1269: ][(retour) ] Le Premier Recueil de pièces concernant les choses les plus mémorables advenues sous la Ligue..., 1590, p. 85-97.

Henri III crut habile de répondre à cet acte d'accusation. Il s'étendit longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montré plus de zèle que lui pour les intérêts de l'Église? N'avait-il pas dès sa première jeunesse porté les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les huguenots en paix. A qui la faute? Les États généraux de 1576 ne lui avaient-ils pas refusé les moyens de pousser la guerre à fond? D'ailleurs la paix à laquelle la mauvaise volonté des trois ordres l'avait réduit n'avait pas été sans avantages pour la religion. Le culte catholique avait été rétabli dans nombre d'endroits où les bandes protestantes l'avaient supprimé. La tranquillité avait repeuplé les campagnes. Il avait donné tous ses soins à conférer les bénéfices à des ecclésiastiques dignes de les occuper. On se préoccupait déjà du choix de son successeur. C'était «se deffier par trop de la grace et bonté de Dieu, de la santé et vie de sadite Majesté et de la fécondité de ladite dame Royne sa femme[1270] que de mouvoir à présent telle question et mesme en poursuivre la décision par la voie des armes». La guerre aux protestants, loin de prévenir un mal incertain, ne ferait que remplir le royaume «de forces estrangères, de partialitez et discordes immortelles, de sang, de meurtres et brigandages infinis». «Et voilà, s'écriait le Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que l'Écclésiastique sera deschargé de decimes, que le Gentil-homme vivra en repos et seureté en sa maison et jouira de ses droicts et prérogatives, que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et que le pauvre peuple sera soulagé des daces et impositions qu'il supporte.» Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils été «astraincts à se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a loy qui les oblige à ce faire que celle du bien de leur service». Mais, toutefois, il avait toujours grandement honoré et chéri les princes de son sang, et tels que l'on dit être «autheurs de telles plainctes ont plustost occasion de se louer de la bonté et amitié de sadicte Majesté que de s'en douloir et départir».

La guerre civile n'est pas «le chemin qu'il faut tenir pour régler les abus desquels l'on se plainct». Qu'on pose les armes, qu'on contremande les forces étrangères et qu'on délivre ce royaume du danger qu'il court. Alors le Roi «embrassera tres-volontiers les remèdes propres et convenables qui lui seront présentez pour y pourveoir»[1271].

[Note 1270: ][(retour) ] Le secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de Venise en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: «Elle est d'une constitution et complexion très faible; et c'est pourquoi on l'estime peu propre à avoir des enfants. Elle est plutôt maigre de corps qu'autre chose...» Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle, publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632 (Coll. Doc. inédits, 1838).

[Note 1271: ][(retour) ] 1271: Le Premier Recueil de pièces... 1590, p. 101-115.

Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons catholiques, enrôla des lansquenets et des reîtres en Allemagne et fit partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elbœuf, d'Aumale et de Mercœur soulevèrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne occupa Dijon, Mâcon, Auxonne. La Châtre lui donna Bourges; Entragues, Orléans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mécontent de la Cour, rasa la citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest restèrent fidèles au Roi ou à la cause protestante, mais presque toutes les provinces du Centre et du Nord se déclarèrent pour la Ligue. Guise s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il eût manqué Metz, où d'Épernon le prévint, il barra la route aux secours que le Roi attendait d'Allemagne.