A la fin de mai il avait réuni à Châlons, où il établit son quartier général, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du duc d'Elbœuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages autour d'Épernay[1272].
[Note 1272: ][(retour) ] Comte Édouard de Barthelemy, Catherine de Médicis, le duc de Guise et le traité de Nemours, Revue des questions historiques, t. XXVII, 1880, p. 489.
Henri était surpris par l'événement. Les Suisses qu'il venait de lever avec l'argent prêté par le banquier Zamet arriveraient-ils à temps? En son embarras, il recourut comme toujours à sa mère et la députa aux princes ligués. Il se comportait avec elle en enfant gâté; il la contrecarrait souvent; il écoutait volontiers les favoris et en particulier d'Épernon, qui la lui représentaient comme faible et timide, ou qui même insinuaient qu'elle était trop favorable aux Lorrains. Mais il savait par expérience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse? Avant même d'avoir connaissance du manifeste de Péronne, qui invoquait sa médiation, elle s'était mise en route pour aller trouver les chefs catholiques. Mais Guise n'était pas pressé de négocier sans avoir les mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril à Épernay «et, raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a jecté des larmes, monstrant d'estre fort attristé». Pourtant elle n'en tira rien que des plaintes sur le voyage du duc d'Épernon en Guyenne, sur un entretien secret du Roi avec un agent de François de Châtillon, et sur le péril du catholicisme. Persuadée que c'étaient des prétextes et que la religion servait de couverture à ses exigences, elle s'efforça sans succès de savoir «les causes pour lesquelles ils se sont licenciez à faire un si grand mal que celuy qu'ils commençoient»[1273]. Mais il éludait les explications. Elle le soupçonnait d'empêcher Mayenne et le cardinal de Bourbon de venir à la conférence où elle les conviait[1274] et même il finit par s'en aller lui-même. Elle recourut alors au duc de Lorraine, qui, écrivait-elle à son fils, lui avait témoigné «un extresme regret de la grande faulte» où les Guise ses cousins «sont tombez et de s'estre tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise». Il assurait à sa belle-mère «que l'on ne feust point entré» en ces remuements, «si, dez qu'il alla à Joinville, il eust eu quelque commandement (instruction) de vous. Car il congnoissoit desjà le malcontentement qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne sçeust leur delibération, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pût) de les destourner de rien faire à vostre préjudice». Elle ne savait pas ou cachait qu'elle savait le rôle équivoque de son gendre et proposait à son fils d'agréer ce médiateur, qui a «très bonne volonté», dit-elle, de lui faire «avec moy tout le très humble service qu'il pourra»[1275].
[Note 1273: ][(retour) ]1273 Lettres, t. VIII, p. 245.
[Note 1274: ][(retour) ] Ibid., p. 255, lettre du 16 avril 1585.
[Note 1275: ][(retour) ] Ibid., p. 250-251, 14 avril 1585.
Elle l'employa d'abord à ramener Guise à Épernay. Elle s'y morfondait, accablée de misères physiques: accès de goutte, crise de toux avec douleur au côté, mal à l'oreille, mal au pied, mal au cœur, pouvant à peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit, et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui négocier. Les chefs ligueurs, sachant son état, espéraient qu'elle perdrait courage et rentrerait à Paris. Le cardinal de Bourbon s'attardait à faire une «nonnaine» (neuvaine) à Notre-Dame de Liesse. Mayenne protestait que si le Roi l'assurait «de sa bonne grase» et lui commandait d'«aler lui faire cervice en Flandre»[1276], c'est-à-dire contre les Espagnols, il partirait immédiatement; mais, en attendant, il n'arrivait pas. Impatientée de leur mauvais vouloir, elle écrivit à son fils qu'elle allait «fayre parler au roy de Navarre» «et voy bien, disait-elle, qu'à la fin nous en tomberon là»[1277]. C'est peut-être la peur de ce rapprochement qui, coïncidant avec quelques échecs du parti à Marseille et à Bordeaux, décida les Guise et Bourbon à se hâter. Ils arrivèrent le 29 avril et consentirent une trêve d'armes de quinze jours.
A la première entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le Cardinal «embrassé», il «pleura et soupira fort, raconte-t-elle, monstrant avoir regrect de se voir embarqué en ces choses cy.... et sur les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que c'estoit là la sienne, mais qu'il y avoit esté poussé par le zèle qu'il a à nostre religion». Elle le fit parler--car elle le savait bavard--pour tâcher de découvrir «ses intentions», mais elle n'en tira que des déclarations de bonne volonté. Au jugement du bonhomme, l'unité de foi était facile à rétablir pourvu qu'on se hâtât. N'importe quel souverain trouverait bon que le Roi ne voulût qu'une religion en son royaume. Il se faisait fort «que tous les princes catolicques de la Chrestienté, voire la royne d'Angleterre», feraient «ligue... défensive» avec Henri III, «à l'encontre de princes»--il voulait dire le roi de Navarre et le prince de Condé--qui se soulèveraient contre lui[1278]. On peut juger par là de son intelligence.
[Note 1276: ][(retour) ] 9 avril 1585, Lettres, t. VIII, p. 259.
[Note 1277: ][(retour) ] Ibid., p. 261.