Henri III voyait bien que la diplomatie de sa mère ne viendrait pas à bout des défiances ligueuses. Il envoya le duc de Joyeuse contre le roi de Navarre, il chargea Guise et le duc de Lorraine de barrer la route à l'armée allemande d'invasion. Lui-même s'établit sur la Loire avec le gros de ses troupes pour défendre le passage du fleuve et empêcher la jonction des protestants de l'Ouest avec leurs auxiliaires étrangers. Il comptait que Joyeuse contiendrait le roi de Navarre et que Guise, trop faible pour empêcher les reîtres de piller la Lorraine--et ce serait la juste punition du zèle ligueur de son beau-frère--ne laisserait pas de les affaiblir. Il interviendrait alors avec ses forces intactes et ferait la loi à tout le monde. Mes ennemis, disait-il, me vengeront de mes ennemis. De inimicis meis vindicabo inimicos meos.

Il avait laissé sa mère à Paris avec pleins pouvoirs. Elle montra pendant cette campagne de 1587 une prodigieuse activité. Avec Bellièvre et Villeroy pour principaux collaborateurs, elle administra l'armée, les fortifications, les finances. Elle indique aux capitaines la route la plus courte à suivre pour se rendre à leur poste ou les pays qu'il convient de traverser pour ménager les autres[1353]. Elle envoie aux baillis de l'Ile-de-France et des villes et provinces circonvoisines l'ordre écrit de faire avancer les seigneurs, gentilshommes et autres gens de guerre, qui doivent rejoindre le Roi son fils[1354]. Elle recommande aux gouverneurs des pays maritimes de prendre garde aux attaques par mer[1355]; aux gouverneurs, aux manants et habitants des villes de veiller à la sûreté des ponts, places et passages des rivières[1356]. Elle expédie des tentes et des équipages d'artillerie, met des garnisons çà et là. Elle fait venir les Suisses au faubourg Saint-Jacques, règle leurs étapes, leur prépare des logis et du pain. Elle fortifie Paris et fait rentrer dans les villes fermées tous les grains de la région d'alentour[1357], s'efforce de trouver de l'argent, en demande au clergé, vend des charges, presse l'enregistrement au Parlement des édits bursaux. Les expéditions sont faites par le secrétaire d'État Brulart, mais elle les voit et les signe. Elle se retrouve bonne «munitionnaire» comme en 1552, lors de la campagne d'Austrasie.

[Note 1353: ][(retour) ] Ibid., p. 249.

[Note 1354: ][(retour) ] Ibid., t. IX, p. 251 et note 1.

[Note 1355: ][(retour) ] Ibid., t. IX, p. 254.

[Note 1356: ][(retour) ] Lettres, t. IX, p. 255.

[Note 1357: ][(retour) ] Ibid., p. 260 et 261.

Elle avait plus de peine à manier les sentiments de son fils. Le duc de Lorraine, pour se venger des dévastations de l'armée allemande, avait offert de la poursuivre en France. Henri III accepta, mais aussitôt que les reîtres de Charles III furent entrés dans le royaume, il exigea qu'ils «abandonnassent l'écharpe jaune» et «le nom de forces du duc de Lorraine». Il lui commanda aussi de renvoyer les quinze cents lances espagnoles que le duc de Parme, gouverneur de Philippe II, lui avait expédiées des Pays-Bas. Avait-il peur que son beau-frère une fois vengé ne se servît contre lui de tous ces renforts, ou tenait-il à rappeler à ce complice masqué des ligueurs qu'il était le maître en son royaume? Quoi qu'il en soit, Charles III fut tellement ému de sa hauteur ou de sa défiance que les larmes lui en vinrent «aux yeulx»[1358].

Catherine s'était dès le début entremise pour apaiser un conflit, dont les suites pouvaient être si graves[1359], et ce fut naturellement au duc de Lorrains qu'elle demanda de céder. Elle savait l'antipathie d'Henri III contre tous les Lorrains, et, pensant qu'avec les forces dont il disposait il devait être encore plus difficile, elle ne se risquait pas à lui recommander la modération. Elle informait Villeroy que son gendre lui avait promis de «donner tele asseurance que le Roy en pourrét prendre toute sureté», et elle le chargeait d'annoncer à son fils cette concession--en fait une demi-concession qui tenait compte des peurs, non des susceptibilités d'Henri III. «... Quelque foys le Roy ne prent pas come ayst mon yntention et panse que je le face pour volouyr (vouloir) toute chause palyer au (ou) pour les aimer (les Lorrains) au (ou) pour aystre trop bonne, qui est aultant à dire que je ayme quelque chause plus que luy qui m'est très [cher] à jamès au (ou) que je soye une pouvre creature que la bonté mene»[1360]. Elle gémit que le Roi doute de son affection ou la croie sottement sensible. Deux suppositions humiliantes pour une mère aussi tendre et pour une femme d'État.

[Note 1358: ][(retour) ] Davillé, p. 132.