Le jour de l'ouverture des États généraux à Blois (16 octobre), il la loua hautement, elle présente, devant les députés des trois ordres, d'avoir tant de fois conservé l'État, qu'elle ne devait pas seulement avoir le nom de «Mère du Roy», mais aussi de «Mère de l'Estat et du royaulme». C'était son oraison funèbre. Elle cessa d'être consultée en toute occasion et employée en toutes les affaires, comme il est facile d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante à d'autres époques, se réduit désormais à quelques lettres.

Elle n'avait plus le premier rôle. Quand le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, le digne fils d'Emmanuel-Philibert, sous prétexte de se protéger contre la propagande des réformés dauphinois, s'empara de Carmagnole et de la ville de Saluces, les dernières des possessions françaises d'outremonts, Henri III fut sur le point de déclarer la guerre à ce princerot, qui osait s'attaquer au royaume de France. A la sommation qu'il lui fit porter de restituer les places prises, Catherine joignit une lettre où elle parlait trop mollement pour une reine-mère qui aurait souci de la grandeur de la Couronne. Elle lui conseillait par l'amour qu'elle avait toujours «engravé dans l'ame» pour sa mère, Marguerite de France, de ne pas donner occasion au Roi «de vous aystre aultre, dit-elle, que bon parent et voisyn»[1388]. Elle avait l'air de croire que le roi d'Espagne, beau-père de Charles-Emmanuel, se ressentirait de cette agression contre la France. Elle écrivait le même jour à la duchesse, Catherine, infante d'Espagne et sa petite-fille, pour lui représenter, en style de grand'mère, qu'ayant tant d'enfants à marier, auxquels il s'en ajouterait d'autres, elle n'avait pas intérêt à ce que «neul de ses (ces) deus grens Roys» fussent «mal contens» du Duc. Pouvait-elle penser que le roi d'Espagne prendrait le parti du roi de France? Il est vrai que Philippe II, ayant reçu la nouvelle de l'attaque de Saluces presque en même temps que celle du désastre de l'Armada, montra d'abord quelque ennui de cette complication italienne. Il savait les jalousies des États libres de la péninsule et pouvait craindre une alliance des Vénitiens, du grand-duc de Toscane, de Ferrare, et même des Suisses, avec la France pour ramener la Savoie à ses limites. Mais il avait trop d'intérêt à fermer aux Français les routes de l'Italie pour en vouloir à son gendre. Il fit dire à l'agent savoyard à Paris qu'il ne permettrait pas au roi de France de faire injure à son maître[1389]. Catherine était donc ou mal renseignée ou bien peu perspicace.

[Note 1388: ][(retour) ]: Poigny, qui portait la sommation du Roi, arriva à Turin le 4 novembre (Italo Raulich, Storia di Carlo Emanuele I, duca di Savoia, Milan, 1896, t. I, p. 378). Les deux lettres de la Reine-mère, qui partirent avec celles d'Henri III, sont probablement de la fin d'octobre, et non du mois de novembre, comme l'ont cru les éditeurs des Lettres de Catherine. Voir t. IX, p. 390.--Sur l'attitude du pape, de Philippe II et les sentiments des États italiens,, Italo Raulich, Storia, t. I, p. 370.

[Note 1389: ][(retour) ] Italo Raulich, p. 371.--Cf. Pietro Orsi, Il Carteggio di Carlo Emanuele I, dans le Carlo Emanuele I, Turin, 1891, p. 7.

Elle eut tout le succès qu'elle désirait dans une autre négociation--celle-ci d'un caractère presque domestique--le mariage de sa petite-fille, Christine de Lorraine, qu'elle aimait comme une fille.

Bonne grand'mère, elle lui avait cherché ou rêvé pour mari, aussitôt qu'elle eut dix-huit ans[1390], un prince souverain ou qui avait chance de l'être: le duc d'Anjou, dont Christine aima mieux rester la nièce; le duc de Savoie, qui avait de plus hautes prétentions et qui en effet épousa une autre petite-fille de Catherine, mais celle-là fille de Philippe II; et au pis aller, le prince de Mantoue, Vincent Gonzague, fils du duc régnant, «si plustost (auparavant) elle (Christine) n'est mariée en lieu auquel ledict prince ne fera difficulté de céder»[1391]. En compensation elle destinait à ce prétendant imaginaire la sœur cadette de Christine. Pendant qu'elle disposait à sa fantaisie de la main du Mantouan, l'idée lui vint d'un autre mariage italien, celui de son petit-fils, le marquis de Pont-à-Mousson, avec une de ses nièces à la mode de Bretagne, la fille aînée du grand-duc de Toscane, François de Médicis. Ce fut la première forme d'une alliance de famille entre ses parents de Lorraine et de Toscane.

[Note 1390: ][(retour) ] Christine de Lorraine était née en 1565.

[Note 1391: ][(retour) ] 11 novembre 1583, Lettres, t. VIII, p. 153 et p. 154.

Elle ne voulait pas, pour beaucoup de raisons, du mari qu'Henri III pensa un moment donner à Christine, le duc d'Epernon. Mais son gendre, le duc de Lorraine, lui épargna l'ennui de s'opposer à cette mésalliance[1392]. Elle parut définitivement fixer son choix sur un prince français, Charles-Emmanuel de Savoie, fils de la duchesse douairière de Guise, Anne d'Este, et du duc de Nemours, Jacques de Savoie, qu'elle avait épousé en secondes noces. Il était, par sa mère, arrière-petit-fils de Louis XII, parent ou allié des maisons de Savoie, de Ferrare, de France, et frère utérin de Guise et de Mayenne. La Reine-mère, qui aurait dû être plus sceptique sur l'effet de ces unions, s'enthousiasma pour ce projet, qui lui parut, après la paix de Nemours, un moyen de sceller la réconciliation des Lorrains et de son fils[1393]. Elle fit demander une dispense au pape (31 décembre 1585) à cause de la parenté des futurs conjoints, mais, la querelle ayant repris entre Henri III et le duc de Guise, le mariage fut ajourné d'année en année et définitivement rompu par un changement de règne en Toscane. Un soir que le grand-duc François de Médicis dînait à Poggio à Cajano, en compagnie de son frère le cardinal Ferdinand, et de la belle aventurière vénitienne, Bianca Capello, dont il s'était assez épris pour l'épouser, il mourut subitement. Quelques heures après, sa femme mourut aussi (9 octobre 1587); coïncidence tragique qui fut diversement interprétée[1394]. François n'ayant pas d'enfant mâle, Ferdinand lui succéda. Catherine, sans chercher à pénétrer le mystère de son avènement, saisit l'occasion d'établir Christine à Florence et d'occuper par représentation la place dont les calculs de Clément VII et les événements l'avaient privée. Jugeant que le Cardinal quitterait la pourpre et se marierait, elle engagea dès le 10 novembre une campagne matrimoniale qu'elle mena habilement[1395]. Le nouveau grand-duc trouva bon d'accorder par un mariage les prétentions contradictoires de sa maison et de Catherine sur les biens patrimoniaux des Médicis de la branche aînée, un litige que compliquait encore la mort de Marguerite de Parme, veuve en premières noces d'Alexandre de Médicis et usufruitière de ces biens (1586).

[Note 1392: ][(retour) ] Lettre de l'agent anglais Geffrey à Walsingham, 18 avril 1583, Lettres, t. VIII, p. 411.