Plus tard, le bruit courut--et il a été recueilli par l'histoire--qu'elle aurait dit à son fils: «Avez-vous bien donné ordre à vos affaires?--Ouy, Madame, luy répondit-il.--Faictes advertir donc, luy dit-elle, Monsieur le Légat de ce qui s'est passé, affin que Sa Saincteté sache premièrement par luy vostre intention et que ne soyez prévenu par vos ennemis»[1402].
[Note 1400: ][(retour) ] Le récit de Cavriana dans Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV, p. 842-843.
[Note 1401: ][(retour) ] Ibid., p. 846.
[Note 1402: ][(retour) ] 1402: Palma Cayet, Chronologie novenaire, éd. Buchon, Introd., p. 85.
Mais ce dialogue, qui ne s'accorde pas avec le témoignage de Cavriana, est par lui-même invraisemblable. Henri III n'avait pas dit à sa mère qu'il eût l'intention de se défaire du cardinal de Guise--et peut-être n'y était-il pas encore résolu. Alors à quoi bon se hâter d'envoyer une justification au pape; l'exécution du duc de Guise, un laïque, ne le concernait point. Sixte-Quint ne protesta que contre le meurtre du Cardinal, ce prince de l'Église étant, à ce qu'il prétendait, uniquement justiciable de la Cour de Rome[1403]. Catherine savait très bien ces distinctions ultramontaines. Le Roi tout ce jour-là refusa de recevoir le légat Morosini, se bornant à lui faire dire par le cardinal de Gondi qu'il avait, pour sauver sa vie, fait arrêter les cardinaux de Bourbon et de Guise et l'archevêque de Lyon, et le soir, sur une nouvelle demande d'audience, il envoya encore Gondi l'assurer que ni le cardinal de Guise ni l'archevêque de Lyon n'étaient morts. Et en effet le cardinal de Guise ne fut tiré de sa prison et passé par les hallebardes que le lendemain matin. Alors seulement Henri III pria Morosini de le venir trouver et il lui expliqua que les desseins criminels des deux frères l'avaient forcé de se défaire d'eux, comme il l'avait fait, sans employer les formes ordinaires de la justice, qui, vu le malheur des temps et la puissance des coupables, risquaient de bouleverser l'État.
[Note 1403: ][(retour) ] Guy de Brémond d'Ars, Jean de Vivonne, p. 299-302 sqq.
Mais naturellement, dans les jours qui suivirent, Henri III a dû, comme en toutes ses difficultés, recourir à sa mère. Après ce sursaut d'énergie sanglante, il oubliait d'agir contre le reste de ses ennemis. Il laissa sans secours la citadelle d'Orléans, que les ligueurs de la ville assiégeaient. Il renvoya aux Parisiens deux de leurs échevins qu'il avait fait arrêter le jour de la tragédie de Blois. Il mit en liberté la mère de ses victimes. Pensait-il avoir tué la Ligue avec les Guise ou retombait-il de tout son poids dans ses habitudes de mollesse et d'indolence? Catherine était, comme on peut le croire, embarrassée de lui donner des conseils. Il n'est pas douteux qu'elle déplorait ce crime comme une faute. «Ah! le malheureux! disait-elle de son fils au P. Bernard d'Osimo, un capucin, le 25 décembre. Ah! le malheureux. Qu'a-t-il fait.... Priez pour lui qui en a plus besoin que jamais, et que je vois se précipiter à sa ruine, et je crains qu'il ne perde le corps, l'âme et le royaume[1404]». Elle est, écrivait Cavriana le 31 décembre, «bouleversée (turbata) et, quoique très prudente et très expérimentée dans les choses du monde, elle ne sait toutefois quel remède donner à tant de maux présents ni comment pourvoir aux maux à venir[1405]?» Elle allait toutefois mieux, et le médecin espérait que dans huit jours elle pourrait reprendre son train de vie.
Mais elle n'attendit pas d'être complètement rétablie; son fils avait besoin d'elle. Le 1er janvier, elle sortit, comme il le désirait, pour aller voir le cardinal de Bourbon et lui annoncer, peut-être dans un dessein de réconciliation, qu'il lui faisait grâce[1406]. Le temps était très froid, même en cette année qui fut froide. Le vieillard reçut très mal sa vieille amie. «Madame, lui dit-il, si vous ne nous aviez trompés et ne nous aviez amenés ici avec de belles paroles et avec garantie de mille sûretés, ces deux [hommes] ne seraient pas morts, et moi je serais libre».
[Note 1404: ][(retour) ] Le récit de cette entrevue que le capucin expédia immédiatement à Rome a été publié par M. Charles Valois, Histoire de la Ligue, œuvre inédite d'un contemporain, S.H.F., t. I, 1914, p. 300.
[Note 1405: ][(retour) ] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. IV, p. 852.