Elle revient plusieurs fois, comme pour s'en bien convaincre elle-même, sur cette assurance où elle est de n'être «jamais esloignée» de sa bonne grâce, ajoutant pour le Connétable «tant plus quen (d'autant plus quand) je sçay qu'estes auprès de luy qui estes et faictes profession d'homme de bien[125]

[Note 125: ][(retour) ] Lettres, I, p. 75-76, 6 mai 1553.

Comme elle craint de déplaire! Et cependant, à la même époque, elle montrait quelque velléité de rompre avec ses habitudes d'effacement. Elle osa se plaindre de la façon dont le Roi, partant en campagne, avait organisé le gouvernement[126]. Il l'avait déclarée régente (25 mars 1552), mais au lieu de lui conférer pleine et entière autorité, comme c'était l'usage et comme il le lui avait promis, elle se découvrit pour compagnon le garde des sceaux, Bertrandi, une créature de Diane. Ainsi que l'écrivait au Connétable le sieur du Mortier, Conseiller au Conseil privé, c'est Bertrandi lui-même qui avait fait réformer le pouvoir de la Reine, lors de la première lecture qui en fut faite au Roi, «pour s'y faire adjouster au lieu même qu'il est nommé»[127], hardiesse qu'assurément, on peut le croire, il ne se fût pas permise s'il n'y avait été poussé par la toute-puissante favorite. En outre, les affaires occurrentes devaient être délibérées avec «aucuns grands et notables personnages» du Conseil privé, qui donneraient leur «avis pour y pourvoir». Ainsi la Régente partageait avec le garde des sceaux la présidence du Conseil privé, et dans le Conseil les décisions seraient prises à la majorité des voix. Pour plus de complication, Catherine était autorisée--avec l'avis du Conseil--à lever les troupes que le besoin requerrait pour la défense du royaume; et l'Amiral de France--c'était alors Claude d'Annebaut[128]--avait charge lui aussi de s'occuper des mêmes choses concernant le fait de la guerre, dont il lui serait toujours «conféré et communiqué». L'Amiral ne savait comment concilier ses attributions avec celles du Conseil privé et du Garde des sceaux.

[Note 126: ][(retour) ] En 1548, elle n'avait pas protesté quand Henri II, passant en Piémont, laissa à Mâcon le cardinal de Lorraine, le duc de Guise, le chancelier (Olivier), le seigneur de Saint-André et l'évêque de Coutances (Philippe de Cossé-Brissac), pour entendre avec elle à ses affaires de deçà (lettre du 27 juillet 1548). Il est possible, contrairement à ce que pense M. Romier (Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LXX, p. 431-432), qu'il ne s'agisse pas ici d'un véritable Conseil de régence, mais simplement d'un Conseil d'expédition des affaires courantes pendant l'absence du Roi. En tout cas, Catherine n'y avait que sa place sans spécification de pouvoirs, et cependant elle ne s'était pas plainte.

[Note 127: ][(retour) ] Ribier, Lettres et mémoires d'Estat des roys, princes, ambassadeurs et autres ministres sous les règnes de François premier, Henry II et Françoys II, Paris, 1666, t. II, p. 389.

[Note 128: ][(retour) ] Il mourut le 11 novembre 1552. Lettres au Roi dans Ribier, ibid., t. II, p. 387-388, Joinville, 11 avril 1552.

Le Connétable, ce vieux renard, avait refusé, sous quelque prétexte, de communiquer ce pouvoir à la Reine; et ce fut sur ces entrefaites qu'elle tomba malade à Joinville. Quand elle fut rétablie, elle demanda de le lui apporter, désir de convalescente qu'il fallut satisfaire. «Et alors, en se souriant, a dit qu'en aucuns endroits on luy donnoit beaucoup d'autorité, et en d'autres bien peu, et que quand ledit pouvoir eust esté selon la forme si ample qu'il avait pleu au Roy de luy dire qu'il estoit, elle se fust toutefois bien gardée d'en user autrement que sobrement, et selon ce que ledit seigneur luy eust fait entendre son intention en particulier, soit de bouche ou par écrit, car elle ne veut penser qu'à luy obéir....»

Elle faisait remarquer à du Mortier que Louise de Savoie «eut une ampliation telle que l'on n'y eust sceu rien adjouster; et de plus elle n'avoit point de compagnon comme il semble que l'on luy veuille bailler Monsieur le Garde des Sceaux qui est nommé audit pouvoir». Elle notait aussi que, dans une autre clause, le Roi disait qu'il emmenait avec lui «tous les Princes de ce royaume». Il s'ensuivrait donc que «s'il fust demeuré aucuns desdits princes par deçà, elle n'y eut pas été régente». Et toujours en protestant qu'elle n'eût jamais usé du pouvoir le plus ample «autrement qu'il eust plu audit Seigneur», elle se refusait à faire publier la déclaration de régence «es Cours de Parlement ny Chambre de Comptes», car elle «diminueroit plus qu'elle n'augmenteroit de l'authorité que chacun estime qu'elle a, ayant cet honneur d'estre ce qu'elle est au Roy.» D'Annebaut, du Mortier tentèrent sans succès de la ramener. Du Mortier, qui au fond était de son avis, écrivit au Connétable de décider le Roi «à mettre en termes généraux les particularitez contenues audit pouvoir»[129].

Le Connétable répondit qu'il fallait qu'il fût publié. Doucement elle insista «... Quant à set (ce) que me mandès de mon pouvoir, je suys bien ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il) souyt de façon que l'on conese que set que me mandés ay (est) vrai que je suys an la bonne grase deu Roy»[130]. Probablement, pour en finir, Henri lui écrivit, et la voilà contente, «car, écrit-elle au Connétable, j'é aystés an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y avest que n'en avés seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist signeur et vous avés anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le byen d'an savoir (avoir) plux sovant»[131].

Et aussitôt elle s'empresse. Elle annonce au Connétable que tous ceux du Conseil ont été d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu'à ce que le Roi en eût ordonné autrement. «Par quoy mandé nous vystement sa volonté, afin que ne fasyon (fassions) faulte à l'ensuyvre.» Elle met avec joie la main à l'administration. «Mon compère, écrit-elle au Connétable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay pas perdu temps à apprendre l'estat et charge de munitionnaire»[132].