[Note 451: ][(retour) ] Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de Bouillon (1565-1586), publiés par M. le comte Baguenault de Puchesse pour la Société de l'Histoire de France, 1891, p. 17-18. La belle Châteauneuf, dont Turenne parle avec tant de respect, fut, au dire de Brantôme, pendant trois ans, la maîtresse du duc d'Anjou (depuis Henri III) (Œuvres, t. IX, p. 509). Elle épousa depuis, «par amourettes», un Florentin, Antinoti, «comite des galères» à Marseille, et, l'ayant surpris en adultère, elle le tua de sa main (septembre 1577). Bouillon n'ignorait rien de ces faits, et cependant il continuait à révérer le souvenir de cette amoureuse et de cette justicière. La liaison entre la jeune fille et le duc d'Anjou, tous deux libres, avait dû être si ennoblie par le sentiment, la durée et cet art des bienséances mondaines où Châteauneuf excellait, que Bouillon en oubliait l'irrégularité. Quant à blâmer la jeune femme de s'être vengée de cet officier subalterne qu'elle avait distingué et qui la trompait, il n'y songeait guère. Chrétien, mais gentilhomme, il trouvait les préjugés du monde aussi respectables que les maximes de l'Évangile.
Cette préparation des jeunes gentilshommes aux mœurs polies et aux élégances mondaines par des jeunes femmes de la noblesse peut servir de commentaire à ce jugement de Brantôme qu'on serait tenté de prendre pour un paradoxe. «Sa compagnie (celle de Catherine de Médicis) et sa Cour estoit un vray Paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de vertu, l'ornement de la France...»[452]. Que le duc de Bouillon ait, sans le vouloir ou à fin d'édification, quelque peu embelli le passé, ce passé de la jeunesse aux lointains si séduisants, que Brantôme, en son parti pris d'admiration pour la Reine-mère, ne se soit plus souvenu de ses copieuses médisances sur les filles d'honneur, il n'est pas toutefois imaginable que ces deux hommes, de caractère si différent, se soient accordés à célébrer la Cour de Catherine, si, à défaut de vertu, un grand air de décence, la distinction des manières et le respect des convenances ne leur avaient pas fait illusion.
Un point sur lequel les contemporains sont d'accord, c'est la grandeur de cette Cour. Comme Henri IV, après avoir conquis son royaume sur ses sujets, se flattait devant le maréchal de Biron de faire un jour «sa Court plantureuse, belle et du tout ressemblable à celle de» Catherine de Médicis, le Maréchal lui répondit: «Il n'est pas en vostre puissance ny de roy qui viendra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec Dieu qu'il vous fist ressusciter la Royne mère pour la vous ramener telle»[453].
Les fêtes faisaient partie de son programme de gouvernement. Elle en donna de superbes à Fontainebleau, durant le séjour qu'elle y fit en février et mars 1564. C'était chaque jour un nouveau spectacle: défilé de six troupes en brillant équipage conduites par les plus grands seigneurs; cavalcade de six nymphes «toutes d'une parure»; joutes, tournois, rompements de lances, combats à la barrière; «très rares et excellens festins accompagnés d'une parfaite musique par des syrènes fort bien représentées es canaux du jardin»; audition des Églogues de Ronsard et d'une «tragicomédie sur le subject de la belle Genièvre», qu'un adaptateur inconnu avait tirée du Roland furieux de l'Arioste[454]. Ainsi les carrousels, les parades, les luttes de force et d'adresse étaient entremêlés de divertissements plus délicats.
[Note 452: ][(retour) ] Brantôme; VII, p. 377. 1.
[Note 453: ][(retour) ] Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, t. VII, p. 400.
[Note 454: ][(retour) ] Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière..., par J. Le Laboureur, conseiller et aumosnier du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.--Brantôme, t. VII, p. 370.--Cf. Laumonnier, Ronsard, poète lyrique, 1909, p. 220-221 sqq.
Cartels de défi adressés de troupe à troupe ou de chevalier à chevalier;--mascarades, qui étaient des compliments récités par les danseurs à leurs dames ou l'éloge des souverains par les dieux et les déesses: Jupiter, Pallas, Mercure, l'Amour et par des personnages allégoriques, reconnaissables à leurs emblèmes;--chœurs, chansons, dialogues et monologues, toute cette poésie de circonstance avait été composée par Ronsard, le grand Ronsard[455]. Ils étaient aussi de lui les intermèdes, ou, comme on disait au XVIe siècle, les entremets, déclamés ou chantés avec accompagnement de luths, de guitares, de hautbois, de violes, pour remplir les entr'actes de la «Belle Genièvre». Cette tragi-comédie, la première en date, fut jouée devant la Cour, dans la grande salle du château, aujourd'hui la galerie Henri II, par d'illustres acteurs, les enfants de France: Marguerite de Valois et Henri d'Anjou[456], des princes et des princesses du sang, de grands seigneurs et de grandes dames: Condé, Henri de Guise, les duchesses de Nevers et d'Uzès, le duc de Retz, etc. Castelnau-Mauvissière, qui fut depuis ambassadeur en Angleterre, récita l'épilogue ou la moralité de la pièce. A ces gentilshommes qui avaient éprouvé les privations de la vie des camps, la Cour s'offrait comme un lieu de délices. C'était surtout le prince de Condé que Catherine voulait gagner. Dans les poète Églogues, Ronsard, assurément par ordre, lui faisait honneur, au même titre qu'à la Reine-mère, de la conclusion de la paix:
Mais un prince bien né qui prend son origine
Du tige de nos roys et une Catherine