[Note 466: ][(retour) ] Id., p. 281-282.

[Note 467: ][(retour) ] Arnaud, Histoire des protestants de Provence, du Comtat-Venaissin et de la principauté d'Orange, t. II, 1884, p. 204-205.

Mais il ne dépendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les passions religieuses. «Et audict pays de Provence, en toutes les villes où ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques à demie lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le roy et la sainte messe...»[468]. Les réformés de Nîmes, au contraire, protestaient aux cris de: «Justice justice!» contre l'intolérance de leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reçut de graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laissé le gouvernement de Paris et de l'Ile-de-France au fils aîné du Connétable, le maréchal de Montmorency, homme sage et modéré, mais esclave des consignes et ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se disposait à traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit signifier une déclaration du Roy, du 13 déc. (1564), défendant à tous ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des armes à feu. Le Cardinal, qui, par peur simulée ou non des complices de Poltrot, avait sollicité et obtenu de la Reine (25 fév. 1563) une dispense, négligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la porte Saint-Denis, mais son escorte fut chargée et mise en déroute par la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)[469]. Catherine était très perplexe: elle n'osait désavouer le fils du Connétable et d'autre part appréhendait de mécontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs réformés se divisèrent; l'Amiral accourut prêter main-forte à Montmorency, son cousin; Condé, qui coquetait avec les Guise (on parlait même, depuis la mort de sa femme, Eléonore de Roye, de son remariage avec la duchesse douairière), se déclara pour le Cardinal et arriva lui aussi à Paris bien accompagné, pour le défendre. La Reine, profitant de ce désaccord, interdit le séjour de la capitale aux Lorrains, aux Châtillon et à quelques autres huguenots de marque. Le calme revint.

[Note 468: ][(retour) ] Abel Jouan, p. 12.

[Note 469: ][(retour) ] Lettres, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p. 261-262 et passim.--De Ruble, François de Montmorency, gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, VI, 1879, p. 245-248. Cf. 236.

Le succès de cette intervention à distance la trompa sur l'état des esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient ou se résignaient à son jeu de bascule. Confiante dans son habileté et son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, où elle se réjouissait de revoir sa fille, Élisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait dû réfléchir que cette rencontre, d'où les Châtillon, Condé, Jeanne d'Albret et le Chancelier étaient naturellement exclus, inquiéterait les protestants.

Elle avait rêvé mieux qu'une simple réunion de famille. Aussitôt après la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se déclaraient très mécontents, elle avait mis en avant l'idée d'un congrès, où l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les différends religieux. Elle espérait les convaincre de la nécessité de sa politique tolérante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de promesses à long terme. Après tout, il dépendait d'eux d'obtenir davantage. Elle était mère de famille; elle avait encore une fille et tous ses fils à marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait, écrivait-elle en juin 1563[470], que l'Empereur (Ferdinand) avait consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces combinaisons matrimoniales étaient subordonnées à l'agrément de Philippe II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait mieux aimé marier sa fille à Don Carlos, héritier présomptif au trône d'Espagne, et elle demandait à Philippe II pour son fils Henri, duc d'Anjou, la main de la reine douairière de Portugal, Dona Juana, avec une principauté pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu'à ce prix elle porterait remède à la situation religieuse en France, sans dire quel remède. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle. L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes ses espérances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus. Pour le gagner à son projet d'entrevue, elle déploya tous ses moyens: insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutumé à traiter gravement les affaires et par raisons démonstratives et le plus souvent d'après des mémoires écrits, était déconcerté par cette diplomatie féminine, qui remplaçait les arguments par des effusions. Tout était vague dans les déclarations de la Reine, sauf le désir de marier avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux souverains pourrait se résumer ainsi: «Commencez, disait Catherine, par établir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question religieuse.» A quoi Philippe répondait: «Cessez de favoriser les hérétiques, et nous penserons ensuite aux mariages.» Il écarta toujours l'idée d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, éveiller «les soupçons et la jalousie», probablement de la reine d'Angleterre, qu'il continuait à ménager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses principaux conseillers, accompagnât sa femme à Bayonne. Les provinces des Pays-Bas étaient travaillées par des prédicants calvinistes, Français ou non, qui s'y glissaient par la frontière de France, et il tenait à se renseigner sur les dispositions de sa belle-mère et le concours qu'il pouvait espérer d'elle contre ces agitateurs.

[Note 470: ][(retour) ] Lettres, II, p. 58.

A Bayonne, pendant le séjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet 1565), il y eut surabondance de fêtes et de cérémonies: entrées royales, visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle, procession, combats à pied, à cheval, à la pique, à l'épée, promenade sur l'Adour et banquet dans l'île d'Aiguemeau (aujourd'hui île de Lahonce ou de Roll à deux lieues en aval de Bayonne), et «pour le comble des dites bravades» (magnificences), représentation d'une comédie française, qui dura de dix heures du soir à quatre heures du matin. Catherine tenait à prouver aux Espagnols que la France n'avait pas été ruinée par la guerre civile, et par surcroît elle satisfaisait ses appétits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) coûta «un grand denier». Les convives voguèrent vers l'île en des navires «somptueusement accoustrés», que dominait celui du Roi «faict en forme d'un magnifique château». Ils admirèrent en cours de route une baleine artificielle, que des pêcheurs attaquaient, de leurs barques, à coups de harpons, comme ils le font en mer; une énorme tortue marine, montée par six tritons «habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs Majestez, commencèrent à jouer ensemble»; Neptune, «sur un char tiré par trois chevaux marins», et Arion, porté par des dauphins, accourant tous deux du large pour saluer Isabelle chère à Charles, «ceste rare Isabeau»; trois sirènes qui, au passage du vaisseau royal, chantèrent Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France; Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, «l'ornement de l'univers». En débarquant dans l'île, la compagnie royale fut régalée de danses par des bergères distribuées en groupes pittoresques, qui chacun portaient le costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa marche vers la clairière où la table avait été dressée, trois nymphes l'arrêtèrent pour célébrer l'accord des rois de France et d'Espagne et la protection qu'il assurait aux deux États «contre le Nord et sa froide bruyne», c'est-à-dire probablement contre l'hostilité possible des Anglais[471]. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminèrent cette «illustre journée»[472]. Le lendemain (24) on combattit à cheval «dedans les lices». Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de l'austère vertu, et des Irlandais, défenseurs de l'honnête amour, députèrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six «excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres, accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres deux luts, et les deux autres deux violons». L'un des chanteurs bretons célébra la cause du renoncement--était-ce un hommage à Élisabeth d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix «si bien accommodée aux paroles qu'on entendoit tout ce qu'il récitoit, et n'en perdoit on une seule syllabe, tant il prononçoit distinctement et nettement, accordant sa voix à sa lyre parfaitement». Un Irlandais répliqua[473]. Ainsi dans le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhäuser opposent la louange de l'amour pur et celle de la Vénus terrestre.

[Note 471: ][(retour) ] Relation d'Abel Jouan, Pièces fugitives, t. I, p. 25 sqq. Voir aussi L'ample discours de l'arrivée de la Royne catholique, sœur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a esté faict avec déclaration des jeux, combats, tournoys, courses de bagues, mascarades, comédies..., Paris, 1565, reproduit Pièces fugitives, t. I (2e partie), vol. II, p. 13 à 23 des Mélanges.