[Note 460: ][(retour) ] Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé, t. I, p. 547. La jeune femme fut accusée aussi d'avoir voulu empoisonner le prince de La Roche-sur-Yon. Condé la fit enlever de Tournon, où elle avait été transférée d'Auxonne. Elle épousa plus tard un traitant italien enrichi, Scipion Sardini, baron de Chaumont-sur-Loire. (Lettres de Catherine, II, p. 189, note 2).

Fontainebleau fut la première étape d'un très long voyage que Catherine entreprit pour montrer le jeune Roi aux «peuples» de son royaume et raviver leur foi monarchique. Cet immense tour de France dura plus de deux ans (mars 1564-mai 1566) de l'Ile-de-France au Barrois, de la Bourgogne en Provence, du Languedoc à Bayonne et à la frontière d'Espagne, de la Gascogne en Bretagne, et de la Loire en Auvergne, qui était le pays d'origine des La Tour, la famille maternelle de la Reine-mère. Charles IX menait avec lui son Conseil et, comme escorte, une petite armée, quatre compagnies de gens d'armes, une compagnie de chevau-légers et le régiment des gardes-françaises que commandait Philippe Strozzi. Toute la Cour l'accompagnait, gentilshommes, dames, grandes dames et princesses, à cheval, en litière[461], en coches ou chariots. Des milliers de serviteurs suivaient, laquais, piqueurs, valets de chiens et valets d'écurie, valets de train, fourriers, vivandiers, cuisiniers, lavandières, ouvriers et ouvrières de tout état. Cette capitale ambulante se déplaçait à petites journées, s'arrêtant là où les affaires, les plaisirs et les facilités de ravitaillement le voulaient ou le permettaient. A chaque ville principale, à Troyes, à Dijon, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux, à La Rochelle, etc., le Roi faisait son entrée solennelle. Il était reçu en avant des portes par les magistrats, qui lui présentaient les clefs, et, l'enceinte franchie, il défilait, avec tout son cortège en brillant apparat, entre la double haie des milices municipales, sous les arcs de triomphe dont les statues allégoriques et les inscriptions en vers et en prose disaient la gloire du maître et les souhaits de bienvenue des sujets. Ici et là à Bar-le-Duc, pour le baptême du petit-fils de Catherine, Henri de Lorraine, à Bayonne, lors de sa rencontre avec la reine d'Espagne, sa fille, des combats, des cavalcades, des spectacles, des chants, des danses, des concerts de musique étalaient aux yeux de la nation et de l'étranger la grandeur et la richesse de la Couronne de France.

[Note 461: ][(retour) ] Une tapisserie du temps représente parmi cette troupe en marche, Catherine de Médicis dans sa litière. C'est l'ancienne lettica, encore employée aujourd'hui en Sicile, où la retrouva le bon Sylvestre Bonnard. «La lettica, dit Anatole France, est une voiture sans roues, ou, si l'on veut, une litière, une chaise portée par deux mules, l'une en avant et l'autre à l'arrière». Les Espagnols, au XVe et au XVIe siècle, se faisaient aussi porter en voyage dans ces «literas duplicatas».

Le jeune Roi, élevé dans les plaines du Nord, découvrit les montagnes, la mer et le Midi. En Provence, comme il apparaît dans le récit d'Abel Jouan, l'historiographe du voyage, commencèrent les étonnements. C'était un autre pays, d'autres cieux, un autre climat. «Autour d'icelle ville (Hyères) y a si grande abondance d'orangers, et de palmiers et poivriers et autres arbres qui portent le coton (?) qu'ils sont comme forests.» La Crau est «une grande pleine toute couverte de thim, d'isope et saulge». Villeneuve-lès-Maguelonne, près de Montpellier, «est un fort dans un marescage de mer auquel y a grande abondance de grandz oiseaux que l'on appelle des flamans...» Charles connut les brusques écarts de cette nature méridionale: à Arles, au moment de passer le Rhône, il fut pendant vingt et un jours «fort assiégé de grandes eaux» (16 novembre-7 décembre); à Carcassonne, la neige tombée en une nuit le tint plusieurs jours bloqué; à Bayonne, en juin, cinq ou six de ses cavaliers d'ordonnance moururent «étouffés en leurs armes à cause de la grande chaleur»[462].

[Note 462: ][(retour) ] Recueil et discours du voyage du roy Charles IX de ce nom à présent régnant..., fait et recueilli par Abel Jouan l'un des serviteurs de Sa Majesté, Paris, 1566, réimprimé dans les Pièces fugitives pour servir à l'Histoire de France..., publiées par le marquis d'Aubais, Paris, 1759, 3 tomes en 2 vol., t. I, 1re partie, Mélanges, p. 13, 14, 24.

Charles IX prit plaisir à Marseille à se promener dans deux galères que commandait le comte de Fiesque. Il voulut même sortir du port et pousser jusqu'au château d'If, mais la Méditerranée en furie repoussa ce terrien qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux à Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Océan immense, et peut-être pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnière, qui venaient de le traverser pour aller, au péril de leur vie, fonder en marge de la Floride espagnole une colonie française et un fort qu'ils baptisèrent de son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, «le beau village sur le bord de la mer auquel lieu l'on prend les balènes». Au Brouage, un beau port naturel où l'on a fait «une nouvelle ville», les mariniers lui donnèrent le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend goût à la mer. Il se plaît aussi à voir les divertissements de ses peuples. Les courses de taureaux, qui ont dû rappeler à Catherine ses souvenirs de Florence, étaient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arènes d'Arles des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient «tomber en terre seul à seul», tandis qu'à Bazas ils les assaillaient «avec de grands esguillons». Dans le récit officiel, les danses des diverses provinces tiennent une grande place. C'est, à Brignoles, «la volte et la martingale» dansées à la mode de Provence par de «fort belles filles habillées de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les autres de blanc»; à Montpellier, la «treille» qu'exécutent au son des trompettes, «tenant en leurs mains des cerceaux tout floris», les hommes «tous masqués et revestus qu'il faisoit bon voir»; à Saint-Jean-de-Luz, les «canadelles» et le «bendel» des filles basques, ayant «un tabourin (tambourin) en manière de crible auquel y a force sonnettes»; à Nantes, «le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le guilloret». La Cour a ici et là des spectacles exotiques; le Nouveau Monde est à la mode[463]. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin de la mer, avaient, pour l'entrée solennelle de Charles IX, fait marcher avec une troupe d'hommes «habillés en satires» une autre troupe déguisée «en sauvaiges». Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison à montrer «grand nombre de sauvages de toutes sortes» défilant avec les compagnies de la ville.

[Note 463: ][(retour) ] Sur la curiosité qu'excitaient ces populations primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv., ch. XXX; les coches, liv. III, ch. VI. Consulter Gilbert Chinard, L'exotisme américain dans la littérature française au XVIe siècle, Paris, 1911.

Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de plaisirs. A Mâcon, où elle reçut la visite de la Reine de Navarre accompagnée de huit ministres du Saint Évangile, elle l'avait priée de renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne plus contraindre, comme on l'en accusait à Rome, la conscience de ses sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret décida peut-être le gouvernement à interdire (Déclaration de Lyon, 24 juin 1564) l'exercice public du culte réformé dans tous les lieux et villes où le Roi passerait et pendant le temps qu'il y séjournerait; avec promesse toutefois à ceux de ladite religion qui se contiendraient «modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune manière»[464]. L'Édit de Roussillon (4 août 1564) renouvelait la défense aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots d'admettre des étrangers à leurs cérémonies privées, aux ministres de prêcher hors des lieux privilégiés, de tenir des synodes et de faire des collectes. Il confirmait l'ordre aux prêtres, aux moines et aux religieuses mariés de rompre leur union et de «retourner en leurs couvents et première vacation», ou de sortir du royaume sous peine des galères pour les hommes et de la «prison entre quatre murailles» pour les femmes[465]. A une époque où l'État et l'Église faisaient corps, cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la Réforme avait tant recueilli de ces défroqués qu'elle se sentit atteinte. Toutefois, si la Reine interprétait en toute rigueur l'Édit de pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des officiers, des gouverneurs et des communautés de villes. Malgré les jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les réformés de Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les jours de procession, de payer les deniers des confréries et de jurer «sur les bras de Sainct Antoine», et, malgré le corps de ville, il les déclara éligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre 1564)[466]. Catherine écrivait au baron de Gordes, lieutenant général du Roi en Dauphiné, de faciliter aux protestants du Briançonnais l'exercice de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce gouverneur «politique», elle le fit remercier par le Conseil d'avoir toujours maintenu le repos et la tranquillité des sujets du roi dans sa province. Elle demanda au commandant des forces pontificales à Avignon, Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laissât rentrer dans leurs maisons et rétablît dans leurs biens les religionnaires du Comtat-Venaissin[467].

[Note 464: ][(retour) ] Fontanon, t. IV, p. 279.

[Note 465: ][(retour) ] Id., p. 280-281.