Mais à la même heure survint un autre incident. Catherine ayant fait ouvrir le paquet de dépêches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y trouva des lettres où Philippe II lui reprochait de continuer, malgré ses promesses, à ménager les hérétiques et l'accusait de faire «les plus grandes indignitez à la maison de Lorraine». C'était probablement une allusion à l'agression de la rue Saint-Denis et à la faveur de L'Hôpital, ancienne créature des Guise et qui apparaissait comme leur adversaire déclaré. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adressé ses plaintes à Madrid, mais il s'en défendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui était présent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifié par d'autres lettres du même paquet et à lui destinées où Philippe II le blâmait d'avoir «comporté» ces indignités. Le Cardinal protesta qu'il les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine «auxquels pour mourir il ne voudroit en rien désobéyr», mais sous condition toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle, «laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de la terre en oyront parler»[485]. Il s'en alla si en colère que Catherine jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-sœur, à le calmer. On voit dans quelles difficultés elle se débattait.
Il faudrait lui savoir gré de ses bonnes intentions. Pendant le séjour très long qu'elle fit à Moulins[486], elle apaisa la querelle du maréchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et même tâcha de réconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils détestaient comme le complice de Poltrot. Le Conseil ayant prononcé l'innocence de l'Amiral (29 janvier 1566), elle força les Lorrains et les Châtillon à s'embrasser. N'aurait-elle pas eu intérêt à perpétuer les ressentiments si elle avait médité, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des Mémoires de Soubise de faire mettre à mort à Moulins même tous les chefs protestants[487]. Le chancelier de L'Hôpital était alors si influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de l'altercation rapportée ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha de ravaler les conseillers au Conseil privé à n'être là «que pour luy servir de tesmoings» et pour «l'ouyr régenter». Le Roi satisfit le Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral était aussi en grande faveur.
[Note 485: ][(retour) ] Lettre anonyme datée de Moulins, 16 mars 1566, dans Mémoires de Condé, t. V, p. 50-52 ou Bulletin de la Société du protestantisme français, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans le Bulletin, dit à tort que la pièce recueillie par L'Estoile indique Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir Mémoires-Journaux, éd. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.
[Note 486: ][(retour) ] Là aussi fut arrêtée la fameuse ordonnance de février 1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du XVIe siècle, touche en ses 86 articles à beaucoup de parties du gouvernement: justice, police, administration, hôpitaux, bénéfices, corps de métiers et confréries, etc. Elle est particulièrement intéressante par la préoccupation de fortifier et d'étendre le pouvoir royal. Elle défendit aux parlements de réitérer les remontrances sur un acte royal soumis à sa vérification quand le roi, après les avoir entendues une fois, ordonnait de procéder à l'enregistrement. Elle maintenait aux villes la juridiction criminelle, lorsqu'elles la possédaient, et créait une juridiction de simple police dans toutes celles qui n'en avaient pas, mais elle leur ôtait, pour la remettre aux officiers du roi, la juridiction civile, nonobstant tous privilèges antérieurs. Ce fut, dit un historien, «une sorte de coup d'État contre les magistrats municipaux». Elle interdit aux gouverneurs, qui s'étaient beaucoup émancipés pendant les derniers troubles, de donner lettres de grâce, de rémission, de pardon, de légitimation, d'autoriser les foires et marchés, de lever des deniers de leur propre autorité, d'évoquer les affaires pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des affaires de justice, sauf pour prêter main-forte aux juges et tenir en sûreté le pays à eux commis, le garder des pilleries, visiter les places fortes. Ces injonctions et ces interdictions, qui répètent les dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le mal fait par la guerre civile et les précautions que le gouvernement se croyait obligé de prendre contre la désobéissance des villes et la désobéissance des grands, contre le réveil de l'esprit communal et de l'esprit féodal.
[Note 487: ][(retour) ] Mémoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de Soubise, éditée par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français. Je renvoie au Bulletin, t. XXIV 1875, p. 22.
Avant même de passer à la Réforme, sous le règne d'Henri II, il avait entrepris de fonder au Brésil une colonie, qui servirait au besoin d'asile aux protestants français persécutés. Ce premier établissement en territoire portugais n'eut pas de durée. L'Amiral reprit son projet en 1562, et il crut mieux réussir dans l'Amérique du Nord où les pêcheurs bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de Terre-Neuve[488]. Entre le Saint-Laurent, découvert par Jacques Cartier, et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'étendaient d'immenses territoires sans maîtres; il y envoya successivement Jean Ribaut (1562-1563) et, après la paix d'Amboise, Laudonnière, qui bâtit au nord de la Floride le fort de la Caroline et commença le «peuplement». Mais Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme à l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, «que les François nichent si près de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant à la Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux». Catherine, que D. Francès de Alava questionnait sur cette expédition, répondit que Charles IX ne prétendait rien «en cest endroit que conserver une terre qui pieça a été descouverte et possédée par les François, comme le nom de la Terre aux Bretons le témoigne encore assez» (novembre 1565)[489]. Le 18 janvier 1566, il revint à la charge, la sommant de dire si le Roi son fils avait «commandez à ceux qui sont allez à la Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par delà», elle riposta «que le commerce est libre entre les subjects des amis et que la mer n'est fermée à personne qui va et trafique de bonne foy» et que quant à «la Terre aux Bretons» nous l'«estimons nostre». «Qu'il se sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostumé de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune, mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus affaire à le retenir qu'à le provoquer»[490]. Mais les Espagnols, avant que la Cour de France en sût rien, s'étaient fait raison. Philippe II avait envoyé 2 000 hommes commandés par Pedro Menéndez de Avilés, qui assaillirent traîtreusement et massacrèrent les soldats et les colons (octobre 1565). Catherine fit demander à Madrid justice ou réparation (mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crédit de Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, répliqua: «que la suffizance (capacité) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs, que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mériteroit-il estre estimé et favorizé: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un des plus grandz estatz» du royaume, «il n'y a prince aujourd'uy ny seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est»[491].
[Note 488: ][(retour) ] La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard, Les Monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes européennes et orientales, Paris, s. d.
[Note 489: ][(retour) ] Lettre du 30 décembre 1565 où elle rapporte ce qui s'est passé à Tours en novembre 1565, Lettres, II, p. 337-338. Les références sur l'affaire de Floride dans Lettres, t. II, p. 337, note 1, et surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus récent et plus exact de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, La Florida y su conquista por Pedro Menéndez de Avilés, Madrid, 1893, 2 vol.
[Note 490: ][(retour) ]: Lettre du 10 janvier 1566, Lettres, II, p. 342-343.
[Note 491: ][(retour) ] Fourquevaux à la Reine mère, 9 avril 1566, Dépêches de M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne (1565-1572), publiées par M. l'abbé Douais, depuis évêque de Beauvais. Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1, p. 75.