A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel général de l'infanterie française, d'Andelot, était en conflit d'attributions avec le maréchal de Cossé. Condé, qui aspirait en cas de guerre au commandement des armées avec le titre de lieutenant général, s'était entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils préféré de Catherine, qu'il était bien osé de rechercher une charge qui revenait de droit au frère puîné du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans à peine--brava le Prince de paroles et de gestes, le menaçant, s'il persistait, «qu'il l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il vouloit faire du grand»[506]. Brantôme croit que Catherine de Médicis avait conseillé cette algarade, mais en vérité elle n'avait aucun goût pour les provocations. Condé ayant quitté la Cour très mécontent (11 juillet), elle s'efforça de l'apaiser. Comme il lui avait écrit les bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir la liberté religieuse, elle jura sa foi «de princesse» et de «femme de bien» qu'aussi longtemps que ses conseils prévaudraient auprès de son fils, l'Édit de pacification serait inviolablement gardé[507]. Charles IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut «grandement esbahy» de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre) «d'autant que j'estimois, écrit-il à Favelles, son agent à Bruxelles, que les choses de delà, veu les commencements dont avoit usé le duc d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx acheminement»[508]. Mais les protestants s'obstinaient à croire à une entente des deux Cours.
[Note 506: ][(retour) ] Brantôme place l'algarade trois mois et demi avant la prise d'armes des protestants (éd. Lalanne, t. IV, p. 344-345) mais il devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de Gordes, lui écrit de Saint-Germain, où était la Cour, que Condé est parti «ce matin» (11 juillet). Une dépêche de Norris, ambassadeur d'Angleterre, dit le 9: Duc d'Aumale, Histoires des princes de Condé, t. I, p. 288, note 1, et app., p. 502.
[Note 507: ][(retour) ] Norris à la reine Élisabeth, 29 août 1567: Duc d'Aumale t. I, p. 561.
[Note 508: ][(retour) ] Lettres, III, p. 58 note.
Catherine se réjouissait que tout fût «maintenant, Dyeu mercy, autant paisible» en France «que nous sçaurions souhaiter»[509]. Elle avait été informée d'un rassemblement de 1200 à 1500 chevaux près de Châtillon-sur-Loing, la résidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas d'importance. Le 18 septembre, elle écrivait à Fourquevaux qu'après l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait «couru quelque bruit sans propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella est esvanuï»[510].
[Note 509: ][(retour) ] A Gordes, 19 septembre, Lettres, III, p. 59.
[Note 510: ][(retour) ] Lettres, III, p. 58.
Elle se trompait. Les chefs du parti, assemblés à Valery chez le prince de Condé, avaient décidé de mobiliser quelques milliers de gentilshommes et de pousser droit au château de Monceaux, où la Cour était en villégiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs, du Roi et de sa mère. A la première nouvelle, qui fut apportée par Castelnau-Mauvissière, de la marche des huguenots, le Connétable lui remontra que «cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre ensemble, dont il n'eust incontinent advis». Le chancelier de L'Hôpital «dit au Roy et à la Reine sa mère que c'estoit un crime capital de donner un faux advertissement à son prince souverain, mesmement (surtout) pour le mettre en défiance de ses sujets et qu'ils préparassent une armée pour lui mal faire». Les princes, les seigneurs et les dames, qui ne parlaient que de «passer le temps et d'aller à la chasse», «vouloient mal» aussi à ce trouble-fête «d'avoir donné ceste allarme»[511]. Mais les avis se multiplièrent et se précisèrent. La Cour n'eut que le temps de se réfugier dans la place forte de Meaux et d'appeler à l'aide les Suisses, qui étaient cantonnés à Château-Thierry. Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers huguenots n'osèrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de là il fila sur Paris (26-28 septembre), où il fut bientôt bloqué.
[Note 511: ][(retour) ] Mémoires, liv. VI, ch. IV, éd. Le Laboureur, 1659, p. 198-200.
La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'écrivait le 27, de Meaux, à Matignon, lieutenant général du roi en Normandie: «Nous sommes assez esbahis» de l'événement «pour n'en congnoistre ne savoir aucune occasion»[512]. Il y a dans sa lettre à Fourquevaux de la colère contre cette «infame entreprise» et quelque tristesse aussi: «... vous laissant à penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles et malheurs dont par sa grace (la grâce de Dieu), j'avois mis peine de le délivrer»[513]. C'était la ruine de ses illusions. «Je n'eusse peu penser, écrit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux desseings feussent entrez ès cueurs des subjects à l'endroict de leur roy»[514]. Ce soulèvement «sans nulle aucasion», c'est une «méchanseté»--le mot était alors plus fort qu'aujourd'hui--, «la plus grande méchanseté du monde», «eune peure treyson» (une pure trahison). Il y allait, estimait-elle, de la «subversion de tout ung Estat et du danger de nos propres vyes».