Le 21, lundi.—M. de Verneuil lui demande: «Mon maître, vous plaît-il bien que je dîne avec vous?» Il répond: Non, brusquement. Mme de Montglat lui demanda Août
1606 pourquoi.—Pource qu'il en feroit coutume, et je veux pas.—«Monsieur, mais papa le veut.»—Bien donc, je veux bien. On le peignoit en dînant, et comme il voulut boire, je lui dis: «Monsieur, on vous peindra le verre au poing;» il s'arrête court, me regarde, se souriant et rougit; il ne vouloit point boire tant que je l'eusse assuré que je l'avois dit à petit semblant. Il perdoit patience à se laisser peindre; le peintre l'amuse, disant qu'il avoit un petit oiseau dans sa main.
Le 23, mercredi, à Saint-Germain.—Il va au sermon de M. de Saint Germain[313], a patience pour un quart d'heure, ne veut point entendre la messe. Mmes de Martigues et de Mercœur et Mlle de Mercœur le viennent voir; il s'arme de son corselet, prend sa pique et fait ses exercices devant ces dames. Mme de Rannes lui vouloit faire croire qu'elle étoit un vieil capitaine, mais qu'elle avoit fait couper sa barbe. Le Dauphin lui demande: Où est-elle?—«Je l'ai brûlée.»—Ho! ho! c'est que vous moquez de moi; vous êtes une femme. Mme de Saint-Georges lui dit: «Monsieur, où faut-il regarder si c'est un homme ou une femme?»—Entre les jambes.
Le 24, jeudi.—Il fait mettre un mouchoir sous les cordes du luth à Hindret, et lui commande de jouer le ballet des grenouilles. Il le danse sur le tapis en faisant les sauts en cadence.
Le 26, samedi.—Mme de Montglat lui fait dire son catéchisme et, à la demande: «Pourquoi Dieu avoit condamné Adam et Ève à la mort?» il répondit selon le sens et non selon la lettre, et de soi-même: C'est pource que ils avoient mangé de la pomme et Dieu l'avoit défendu. M. le Chevalier et Mlle de Vendôme s'en alloient à Paris; il faisoit paroître en avoir du déplaisir, et peu s'en falloit qu'il n'en pleurât, disant: Ho! féfé Chevalier va bien voir papa, et je n'y vas pas.—M. Birat lui disoit: «Monsieur, il Août
1606 faudra, quand vous serez grand, que vous alliez prendre Milan, que l'on a ôté à vos prédécesseurs[314].» Il répondit: Oui, en s'animant.
Le 30 août, mercredi, à Saint-Germain.—Il va au devant de M. le cardinal de Joyeuse, légat pour le tenir à baptême, le trouve accompagné de M. le duc de Montbazon et de M. de Ragny; il ne faisoit que passer pour s'acheminer à Fontainebleau.
Le 4 septembre, lundi, à Saint-Germain.—Il y avoit deux soldats, Dufour et Harivet, qui étoient prisonniers pour s'être battus dans le quartier et contre les défenses; M. de Mansan les vouloit faire juger par les capitaines. Nous le voulons persuader (le Dauphin) de demander leur grâce, lui représentant qu'ils seroient arquebusés; cela le toucha, il rougit, et demande: Quand? demain?—«Non, Monsieur, lui dis-je, ce sera aujourd'hui;» il lui prend de l'inquiétude, et toutefois ne veut pas demander la grâce. Je lui dis: «Monsieur, vous demandez bien la grâce et faites donner la vie à des mouches et des petits oiseaux, et vous ne la voulez faire donner pour des braves soldats qui vous gardent?» Il répond: C'est qu'on me le fait dire; je le presse: Non, dit-il, je veux pas, et il eût voulu que ce fût fait; il en avoit de la peine. Je veux, dit-il, que ce sait Mamanga. Mme de Montglat arrive; il lui parle bas à l'oreille: Mamanga, un mot; dites à Taine qu'il[315] pardonne à ces soldats; il les veut faire passer par les armes. Il se retourne, rougit et cache sa face quand Mme de Montglat le demanda à M. de Mansan. On lui dit alors: «Monsieur, remerciez-en M. de Mansan;» il répond: Non, en étant fort aise et le témoignant par un honteux souris[316].
Sept
1606
Le 6, mercredi.—Un valet de pied de la Reine racontoit, comme à Fontainebleau, entre le logis de M. de Rosny, il y avoit soixante hommes artificiels et autant de diables qui se combattoient[317]: Hé! hé! dit-il en bégayant d'ardeur, il faut jeter dessus de l'eau bénite, en jeter à chacun sur la tête, puis il s'enfuiront en leur maison.
Le 8, vendredi, à Saint-Germain.—Je lui donne six muscardins[318], où il y entroit du bézoar, de la licorne, etc., sur la nouvelle de ce laquais qui étoit mort de peste en l'écurie de la reine Marguerite, et son compagnon qui l'avoit laissé malade étoit venu avec lui à Saint-Germain, avec la litière de la dite Reine qui devoit porter M. le Dauphin[319].
Le 9, samedi, voyage.—A douze heures et demie il est mis en litière et part de Saint-Germain en Laye pour son baptême; il arrive à Meudon à quatre heures et demie, est logé chez M. Garrault, trésorier de l'Extraordinaire. Il étoit conduit par M. de Souvré, accompagné de M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie, de M. de Courtenvaux, guidon, de M. d'Annerville, gendarme de sa compagnie, de M. de Champagne, lieutenant aux gardes du corps, de M. de la Court, exempt aux gardes du corps. Je lui disois qu'à Meudon il y avoit un beau château; il demande: Où est-il?—«Monsieur, il est tout là haut.»—Pourquoi m'y a-t-on pas logé?