Le 20, mercredi, à Cély.—Mené au parc, il y avoit une petite planche à passer, où M. de Souvré glissa et donna d'un pied dans l'eau. Mamanga, dit le Dauphin, gardez de tomber dedans. Il craignoit pour lui; on lui dit: «Monsieur, Birat vous portera, ne craignez point.»—Mais, dit-il, si Birat tombe dedans!
Le 21, jeudi, à Cély.—Je lui parlois des machines de guerre et entre autres des échelles, lui disant qu'en haut il y avoit des poulies revêtues de drap de peur du bruit, coulant contre les murailles pour prendre les ennemis Sept
1606 qui étoient dans les villes, et au bas des pointes de fer de peur qu'elles ne glissent; il me demande: Papa en avoit-il pour prendre Sedan. Il veut écrire au Roi qui s'étoit un peu trouvé mal, écrit, moi ayant l'honneur de lui conduire la main comme à toutes les autres qu'il avoit écrites[331]; il m'envoya quérir à mon logis pour cet office.
Papa, je suis bien marri de votre maladie; je voudrois bien être auprès de vous pour vous faire service et vous faire passer le temps, si vous le treuvez bon; mais j'aurai besoin de votre carrosse et de celle de maman, si vous plaît. Je sais faire de beaux jardins, j'en ai fait un en cette belle maison, vous le verrez un jour si vous y venez. J'ai fait aussi une belle petite fontaine; j'ai commencé une petite maison, mais c'est que je ne l'ai pu achever pource que mon valet Birat a oublié mon marteau et mon ciseau à Saint-Germain. J'ai peur de vous ennuyer, papa, je vous donne le bonsoir et à maman aussi; ma plume est bien pesante. Je suis et serai toujours, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,
Louis Daulphin.
Il me commanda de lui faire signer Louis; c'est la première fois qu'il a signé Louis[332]. Il s'amuse à griffonner sur un papier, fait un corbeau[333].
Le 22, vendredi, à Cély.—Il lui prend une humeur de vouloir écrire au Roi; il m'envoie quérir à mon logis par deux fois coup sur coup. Il écrit; je lui conduis la main:
Papa, je loue Dieu de ce que le petit Montglat m'a dit que vous Sept
1606 étiez guéri; j'en ai fait trois petits sauts, j'en ferai six quand j'aurai l'honneur d'être auprès de vous, et encore cent; j'en ai bien envie pour vous faire très-humble service, parce que je suis votre petit valet; j'ai retenu ici le petit souda avec son haussecou; il viendra avec moi s'il vous plaît, papa; je m'en vas à la messe prier Dieu pour vous, papa, et pour maman. Bonjour, papa, bonjour; bonjour, maman, je suis et serai toujours, papa, votre très-humble très-obéissant fils et serviteur,
Louis Daulphin.
A quatre heures et demie il va à sa nourrice qui étoit au jardin et fait caca; elle, par faute de linge, l'essuie avec des feuilles. Le voilà à crier, à pleurer: Ha! la vilaine! Mme de Montglat arrive qui demande que c'est?—C'est Doundoun qui m'a torché le cul avec des feuilles, et se retournant vers elle: Ha! la vilaine, et il la frappe d'un petit bout de houssine. Achevé de nettoyer avec un linge par Mlle de Ventelet, n'ayant voulu permettre que ce fût la nourrice tant il étoit fâché[334].
Le 23, samedi, à Cély.—A neuf heures trois quarts parti en carrosse pour aller à Chailly, sur le bord de la forêt, dîner avec le Roi qui l'avoit mandé, y étant venu à l'assemblée[335]. Il y arrive à onze heures. Dîné avec le Roi, de la viande du Roi. Le Roi lui fait tâter le goût d'une huître cuite: Bon, dit-il, j'en mangerai bien encore papa; le Roi l'en refusa. A une heure et demie il part, va à Fleury, voit toutes les avenues, va au grand canal où on lui avoit fait mettre une roue de moulin pour lui donner du plaisir; il faisoit hausser et baisser la bonde alternativement. Ramené à Cély à quatre heures et un quart; il avoit porté de Fleury une galère de jonchée, le voilà soudain au canal pour la faire voguer.—M. de la Court lui dit: «Monsieur, avez-vous pas bien entendu que papa vous a dit qu'il vouloit que vous apprinssiez à vous laver les Sept
1606 mains tout seul et à vous torcher le cul.—Oui.—«Que ne lui disiez-vous qu'il ne le torchoit pas lui-même!»—Je n'eusse osé, il m'eût donné le fouet[336].