Le 20, lundi, à Fontainebleau.—Mené sur les terrasses de la chambre de la Reine pour voir combattre des dogues, puis mené en la chambre du Roi, où se trouva M. de Rosny, autrement M. de Sully[360]. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux[361], demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot, et ne veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne soudain, comme dépité, disant: C'est pas du sien, c'est de celui à papa, et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully: «Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je lui demanderai.»—Qu'est-ce?—«Monsieur, dites-lui seulement cela.» Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par acquit et se retournant: Faites cela pour Mamanga, et s'en va tout dépité.
Le 22, mercredi.—Il commence à apprendre à danser, apprenant la sarabande, le branle gai. Il chasse Engoulevent, bouffon; il haïssoit naturellement les plaisants et bouffons. M. le prince d'Orange prend congé de lui, s'en allant à Valery se marier à Mlle de Bourbon; Engoulevent étoit rentré en sa chambre, il le chasse, lui donne des coups de pied.—Mené chez le Roi, il le suit au jardin de la Reine; le Roi lui commandant de l'attendre là Nov
1606 pendant qu'il entre en la galerie des cerfs pour parler d'affaires, il va dans la volière, fait jouer les robinets, rentre au jardin. Mme de Montglat le veut mener au lever de la Reine, il s'en défend; elle le presse: Mais papa m'a commandé de ne bouger d'ici; elle le veut forcer, le tire, il résiste disant: Je le veux aller demander à papa; elle le y mène par force, y va; le Roi le mène à la messe, puis à midi il a dîné avec le Roi.
Le 23, jeudi.—Il s'amuse à voir faire un habillement à la matelote, chausses et jupe pour conduire le ballet que faisoient M. le Chevalier et Mlle de Vendôme; vêtu de chausses à la matelote et d'une jupe de gaze, il est extrêmement content, se fait mettre son épée au côté en bandoulière, à huit heures est mené chez le Roi.
Le 24, vendredi.—L'ambassadeur du duc de Saxe le vient visiter de la part de son maître, lui disant en avoir commandement et qu'il prioit Dieu qu'il fût un jour un grand prince; M. le Dauphin lui donne sa main à baiser et l'embrasse, le remercie, dit qu'il est à son service et qu'il le servira toujours envers le Roi pour le tenir toujours en son amitié et bonne intelligence.
Le 26, dimanche, à Fontainebleau.—M. de Roquelaure se jouant à lui l'appelle: Maître Louis; il repart soudain: Maître borgne; il l'étoit. M. de Bassompierre se jouant à lui l'appeloit: Maître badin; il repart sérieusement et sans rire: Maître sot. Le Roi dit au Dauphin et à M. de Roquelaure: «Qui voudra être le mignon de papa il faut qu'il mouche ce flambeau»; il y saute soudain tout le premier, le mouche net et se brûle au bout du doigt indice, sans s'en plaindre qu'en souriant.
Le 27, lundi.—Mené chez le Roi, M. de Roquelaure l'appelle: Sergent Louis; il lui répond: Sergent borgne.—Il entretient M. de Mansan, lui demande les noms des capitaines qui doivent entrer en garde, de ceux qui les relèvent et du lieu où ils entrent en garde; sur le nom du sieur de Drouët, il dit: Son tambour est gaucher; Nov
1606 il étoit vrai, et si il y avoit longtemps qu'il ne l'avoit vu. Il joue au jeu: Je vous éveille, et ne s'éveille que pour le Roi et pour la Reine, pour Mme de Montglat et son fils.
Le 28 novembre, mardi.—Mme la princesse d'Orange de Coligny[362] le vient voir; il entend que l'on lui ramentevoit comme le soir précédent le Roi et la Reine lui faisoient la guerre, et que le Roi la frappant, elle dit comme elle fut contrainte de se revenger et le frapper. Comment, lui dit le Dauphin, vous avez battu papa! Si j'y eusse été je vous eusse porté par terre, et il se jette sur elle pour le faire, et dit animeusement: Je suis bien fort. Elle lui répond qu'il ne l'étoit pas assez tout seul; J'envoyerai querir féfé Vaneuil. Il le fait, et l'attendant il se jette sur elle, tâche de lui donner la jambe[363]. M. de Verneuil arrive, il le tire à part, lui raconte tout bas ce qu'elle avoit fait, ce qu'ils ont à faire, puis soudain partant du bout de la chambre: Suivez-moi, et il se prend à courir droit à elle, se jette sur elle, qui feint de plier.
Le 30, jeudi.—Il ne se veut point coucher que la plus petite Panjas, qu'il avoit envoyé querir, ne soit arrivée; on lui demande s'il veut pas que la petite Panjas couche avec lui; il répond: Elle est pas princesse. Je lui demande: «Monsieur, ne coucherez-vous jamais qu'avec des princesses?»—Non. Elle arrive, il la baise, elle lui tendant sa joue, la considère froidement, puis peu à peu entre en discours avec elle: le jeu commence à lui plaire; elle, s'en retournant, lui donne le bonsoir; il s'avance et la baise en la bouche, ce qu'il ne faisoit à personne. On demande à la petite Panjas si elle vouloit bien coucher avec M. le Dauphin, elle répond oui; lui, souriant, dit: Vous êtes donc une garçonnière.
Le 1er décembre, vendredi, à Fontainebleau.—Mené à la galerie lambrissée, ayant une épée; le Roi y vient, et Déc
1606 lui dit: «Quoi, mon fils, vous avez une épée; est-ce contre moi?»—Ho! ho! Jésus! non, papa. A quatre heures mené chez le Roi et la Reine revenant de la chasse.—Arrivent deux lieutenants du régiment des gardes; l'un il l'appelle Croquant et l'autre Harlequin, par raillerie; il se familiarisoit de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute autre sorte de personnes, faisant du pair et compagnon avec eux.
Le 2, samedi, à Fontainebleau.—A sept heures et demie levé, vêtu[364], peigné, coiffé paisiblement pour le desir qu'il avoit d'aller dire adieu au Roi, qui devoit partir pour aller à Paris et partit sur les neuf heures. Mené chez le Roi, qui lui demanda quand il vouloit qu'il l'envoyât querir?—Quand il vous plaira, papa. Il étoit triste de ce départ; le Roi le rassura, lui disoit que dans peu de jours, il le renvoyeroit querir, et lui commanda d'avoir soin de son ménage. Il prend congé du Roi, bien aise d'avoir été seul et d'avoir surpris les autres petits. La Reine part à une heure après midi.