Le 5, lundi.—Mme de Montglat lui remontroit qu'il falloit bien recevoir les étrangers quand ils le viendroient voir, et commandoit que lorsque l'on en verroit à la basse-cour on les fît venir.—Qui? ces moines? qu'on fasse venir ces moines?—dit-il; c'étoient des moines de poterie dont il jouoit, et il disoit ceci en raillant[379]. Il chantoit; quelqu'un dit que le Savoyard de M. de Verneuil étoit bon basse-contre, le Dauphin répond: C'est un basse-contre de village. Je lui dis: «Monsieur, vous l'êtes donc aussi, car vous êtes né à Fontainebleau.» Il dit soudain et sec: Je suis né au château! Mené au jardin du Tibre, il se promène en la dernière allée, le long de la muraille. On l'amuse à voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le voulut éventrer il s'en alla, et ne le y sut-on arrêter.

Le 6, mardi.—Il va au jeu de paume couvert pour y voir courir un blaireau. Il fait faire la cornemuse au chien Pataut par Indret[380], dont il rioit à outrance, lui qui n'étoit pas grand rieur[381]. A neuf heures et demie mis au lit, il se prend à en conter sur les peintures qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau Fév
1607 pour la présenter à papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir.

Le 7, mercredi, à Fontainebleau.—Il s'assied et accommode une petite toile carrée et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau froidement, attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre. Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume; il y avoit de l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son bocage, il dit au petit peintre: Faites l'acoustrer.—«Monsieur, lui dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?»—Oui, oui.—«Monsieur, je n'ai point d'argent.»—Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire un châssis à mon petit tableau. Elle lui baille deux quarts d'écu; il va au peintre, et lui dit: Tenez, velà deux qua d'écu, gardez-en un pour en faire un autre. A quatre heures et demie arriva le sieur Pierre Pechius, ambassadeur de l'Archiduc et de l'Archiduchesse, infante d'Autriche, lui disant avoir charge et commandement de leur part de venir savoir des nouvelles de sa santé, de lui baiser les mains et lui dire qu'ils prioient Dieu pour sa conservation. Il en dit autant à Madame, et lui présenta de la part de la sérénissime Infante, sa marraine, un présent de reliques qui étoient des os de sainte Élisabeth[382], à laquelle elle avoit une particulière dévotion, et qu'en cette considération, et pour ce qu'elle avoit le même nom comme elle, la prioit d'y avoir une pareille dévotion. C'étoit une chaîne de diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en laquelle étoit la relique; le tout pouvoit valoir deux mille écus.

Fév
1607

Le 9, vendredi, à Fontainebleau.—Il dessine un jardin carré, fossoyé, dans une allée, l'ordonne, y fait planter des choux, arrache lui-même des troncs et les y porte. Ramené en sa chambre, il tire de son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.»—Non, Mamanga, qu'on aille queri le petit peintre; il aimoit la peinture.

Le 10, samedi.—Pendant la messe, le Dauphin montre à lire dans son livre à Madame, lui apprend et fait dire sa petite oraison, qu'il aimoit fort: «Seigneur Dieu et Père, je te supplie de m'assister par ton Saint-Esprit, et par icelui me conduire et gouverner tellement que tout ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut de mon âme et à l'édification des tiens.» Mené au jardin des pins, il s'amuse à remuer terre et bois pour faire un jardin et un pont. Après souper le sieur Outrebon, chantre du Roi, arrive portant nouvelle que le Roi arriveroit demain. Le Dauphin rougit et tressault de joie et de crainte de ce jardin qu'il avoit fait. Il faut l'aller ôter, dit-il, de peur que papa ne se fâche. Il fut volontiers parti tout à l'heure pour l'aller ôter.

Le 11, dimanche.—A deux heures trois quarts le Roi est arrivé; il court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au cou; le Roi le mène à la conciergerie, où il alloit loger. Il s'est longtemps joué au Roi dans le cabinet. M. de Brèves, ambassadeur pour le Roi en Levant, donne au Dauphin un cimeterre avec la ceinture, valant huit cents ou mille écus, un vase de terre sigillée, un lapis-bézoard, un arc turquois et un trousseau de flèches.

Le 12, lundi.—Éveillé à six heures, mis dans le lit de Mme de Montglat entre son mari et elle[383]. En priant Dieu il dit de lui-même gaiement: Dieu doint bonne vie à Fév
1607 papa, mon bon ami.
A dix heures et demie mené par la grande galerie au jardin des gazelles, au Roi; il court devant lui après M. de Verneuil, à qui courra le mieux, saute au saut de l'allemand. Le Roi lui dit: «Mon fils, dites à M. de Souvré qu'il coure après vous.»—S'il vous plaît de lui commander, papa, répond le Dauphin, doucement, froidement, promptement. Le Roi le lui commande par trois fois; il fit toujours la même réponse. A onze heures il entend la messe avec le Roi, qui le mène en la conciergerie, par le jardin, et, à midi, dîné avec lui. Ramené en sa chambre à une heure et demie, il écrit le rôle de sa compagnie: La Rose (M. le Chevalier), capitaine; La Verdure (le Dauphin), mousquetaire; La Violette (M. de Verneuil), harquebusier. A trois heures goûté; on lui demande s'il veut pas voir danser la mariée?—Je m'en soucie bien! belle mariée de village! Il va toutefois à la salle du bal, où il la voit danser un quart d'heure, puis va en la conciergerie, en la chambre du Roi, qui étoit allé se promener au grand canal. A cinq heures le Roi revient en sa chambre, il lui donne le bonsoir, le Roi le renvoyant en sa chambre. A huit heures trois quarts dévêtu, mis au lit, prié Dieu: Dieu doint bonne vie à mon père, mon bon ami, à ma mère, ma bonne amie. Mme de Montglat lui demande: «Aimez-vous bien papa?»—Oui.—«Comment l'aimez-vous?»—Je l'aime plus que Pataut (le chien de sa nourrice).—«Monsieur, il ne faut pas dire ainsi; il faut dire plus que vous-même.»—Plus que moi-même! eh! il ne faut pas aimer soi-même, il faut aimer des hommes, mais pas soi-même.

Le 13, mardi.—Il va voir le Roi à la conciergerie; dîné avec le Roi. Il joue à la paume avec le Roi, et chaque fois qu'il servoit[384], il baisoit la balle. A six heures trois quarts soupé avec le Roi; à sept heures trois quarts ramené en sa chambre. A huit heures et demie le Roi Fév
1607 y vient pour y voir jouer la comédie de quatre du bourg (sic).

Le 14, mercredi, à Fontainebleau.—Mené par les étuves au Roi, en la conciergerie, il lui dit adieu; le Roi part pour s'en retourner à Paris à huit heures trois quarts.