VI.
Dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de la faculté de Montpellier, un ancien professeur de cette école de médecine, Jean Astruc, écrivait vers 1760: «Il est fâcheux d'être obligé, comme je le suis, de prendre les particularités de la vie de Jean Héroard dans les ouvrages d'un de ses plus grands ennemis.» Cette fâcheuse obligation, ajouterons-nous, se rencontre dans presque toutes les questions biographiques, et, que le personnage dont on s'occupe soit des plus célèbres ou appartienne à un ordre secondaire, l'on est à peu près certain de se trouver en présence de renseignements incomplets, contradictoires, erronés, dictés par la légèreté ou par la passion. Les documents qui peuvent servir à composer une notice sur le premier médecin de Louis XIII offrent les mêmes difficultés de contrôle et vont nous laisser dans l'incertitude sur bien des points.
«Jean Héroard étoit de Montpellier, dit le docteur Astruc. Il fut immatriculé dans le registre de la Faculté le 27 août 1571, et prit ses degrés en 1575.» Ces dates sont positives et doivent avoir été relevées sur les registres de la Faculté de Montpellier; il n'en est pas de même de celle de la naissance d'Héroard qu'un manuscrit de la Bibliothèque impériale place au 12 juillet 1552. L'erreur manifeste qui précède cette date, relativement à l'âge d'Héroard au moment de sa mort, permet de la mettre en doute, et celle donnée par le P. Lelong semble plus vraisemblable; il dit Héroard «né le 22 juillet 1551». Si la note qui termine le manuscrit original est exacte, Héroard, mort en 1628 «âgé de soixante-dix-huit ans», serait né vers 1550.
D'après le médecin Charles Guillemeau qui est le «grand ennemi» signalé par le docteur Astruc, et qui a écrit contre Héroard plusieurs diatribes en latin, le père du «futur premier médecin de Louis XIII» était un barbier de Montpellier qui appartenait, ainsi que son fils et toute sa famille, à la Religion «prétendue réformée». Après avoir étudié quelque temps les lettres et la médecine «en dépit des Muses et d'Apollon», Héroard se serait enrôlé comme simple soldat dans l'armée de Coligny, et, saisi de frayeur à la bataille de Moncontour, il se serait enfui à toutes jambes jusqu'à Montpellier, où il aurait repris ses études. Peu de temps après, le chirurgien Jacques Guillemeau, père de celui qui raconte à sa manière la vie d'Héroard, étant venu dans sa jeunesse à Montpellier «curieux de voir et d'apprendre du nouveau», s'y serait lié avec Héroard; puis, de retour à Paris et nommé chirurgien ordinaire de Charles IX, il aurait bientôt rencontré son camarade de Montpellier battant le pavé de la capitale. Après l'avoir embrassé et lui avoir demandé pourquoi il était à Paris, ce qu'il y faisait et ce qu'il savait faire, Jacques Guillemeau (toujours suivant le récit de son fils) annonce à Héroard que le roi Charles avait chargé son premier chirurgien, Ambroise Paré, de lui trouver un jeune homme capable, et disposé à s'adonner à l'étude des chevaux et de leurs maladies; puis il lui propose de le présenter à son ami et collègue Paré pour cet emploi. Héroard saisit avec empressement cette occasion d'entrer dans la maison du Roi; il est amené par Guillemeau au logis d'Ambroise Paré, qui le conduit à Vincennes, où le Roi se plaisait d'ordinaire à jouer à la paume: «Sire, lui dit Paré, je vous amène, ainsi que vous me l'avez commandé, un futur médecin de cheval;» et le Roi, ne voulant pas se dédire, ordonne de coucher Jean Héroard sur l'état de sa maison, en lui assignant quatre cents livres de traitement par an.
Abandonnons ici le mauvais latin de Charles Guillemeau, que nous abrégeons et traduisons tant bien que mal, pour rappeler ce que nous apprend Héroard lui-même, dans la préface de son Hippostologie, sur ses rapports avec Charles IX: «Le feu roi Charles, lequel sur toutes choses prenoit un singulier plaisir à ce qui est de l'art vétérinaire, duquel le sujet principal est le corps du cheval, me commanda, quelques mois avant son décès, d'y employer une partie de mon étude, pour en dresser après quelque instruction aux maréchaux et autres qui travaillent, et sans raison et sans science, aux maladies des chevaux... J'avois déjà conçu le gros de l'œuvre et fait dessein de l'ordre que je devois tenir pour élever cet édifice, quand il décéda; de telle sorte que je me vis frustré par son trépas de l'espérance que j'avois de rendre témoignage de mon ardent désir à satisfaire et obéir au vouloir de mon Roi.»
Si l'on en croit Guillemeau, le successeur de Charles IX n'ayant pas pour la chasse, les chiens et les chevaux la même passion que son frère, Henri III se serait tout d'abord privé des services d'Héroard qui n'aurait réussi à rentrer dans la maison du Roi qu'après avoir passé par celle du duc Anne de Joyeuse, qui «était pour le Roi un autre Héphestion». Guillemeau insinue ensuite que Héroard se montra lâche et ingrat envers le duc de Joyeuse et qu'il l'abandonna, lors de sa campagne de 1586 en Guyenne, comme il avait abandonné Coligny à Moncontour. Héroard rappelle une seule fois dans son Journal ses services sous Joyeuse: «M. le marquis de Renel et moi, écrit-il le [25 octobre 1607], parlions des voyages où nous nous étions vus aux armées, du temps du feu Roi, conduites par feu M. de Joyeuse.» On voit, aussi, à la date du [20 octobre 1605], Héroard conserver précieusement le livre d'heures de Henri III, «un livre jaune» où «il y a un roi qui prie Dieu» que le médecin avait eu à Tours et qu'il tenait probablement du Roi lui-même. Contrairement à ce que prétend Guillemeau, Henri III avait chargé son médecin de continuer l'ouvrage sur l'art vétérinaire commencé sous son prédécesseur. «Le feu Roi, dit-il, me commanda de le poursuivre, de façon que dès lors j'en tirai les premiers traits, par un recueil sommaire du nombre et de la figure des os du cheval, leur donnant noms françois pour, puis après, comme sur un premier crayon, représenter les vives couleurs, non-seulement par le discours entier de l'anatomie, mais aussi de tout l'art vétérinaire.» Le célèbre bibliographe Antoine Du Verdier avait vu et, suivant son expression, «tenu à son aise», bien avant la mort de Henri III, le manuscrit de ce livre; «Jean Héroard, dit-il dans sa Bibliothèque, imprimée à Lyon en 1585, conseiller, médecin ordinaire du Roi, a écrit Hippostologie c'est-à-dire discours des os du cheval, dédié au Roi, non encore imprimé, selon une inscription latine mise au front du livre avant l'épître liminaire,» et Du Verdier reproduit cette inscription d'où il résulte que: Henri III, roi de France et de Pologne, voulant rétablir et remettre en lumière le noble art hippiatrique, obscurci depuis tant de siècles par l'ignorance et l'incurie, a commandé pour l'usage public cet ouvrage, composé par Jean Héroard, de Montpellier, sous les auspices de Marc Miron et d'Alexis Gaudin, premiers médecins du Roi et de la Reine.
Il est encore un témoignage précieux à recueillir pour prouver que Jean Héroard n'était pas autant l'ennemi des Muses que le veut Charles Guillemeau. Après la mort de Ronsard (27 décembre 1585), un grand nombre de pièces en vers latins furent composées par les amis du poëte vendômois et imprimées l'année suivante sous ce titre: Tumulus Petri Ronsardi et Syntagma Carminum, Elegiarum, Eclogarum, ab Amicis, in ejus obitum. Parmi toutes ces pièces il s'en trouve une signée: Jo. Heroardus Regis Medicus P. et c'est précisément celle qui fut choisie pour figurer sur le tombeau, érigé au poëte dans le chœur de l'église de Saint-Cosme de Tours, dont Ronsard était prieur. Pendant les guerres de Religion, dit M. Prosper Blanchemain dans son Étude sur la Vie de Ronsard, «les huguenots envahirent le monastère de Saint-Cosme et détruisirent le tombeau que de pieuses mains avaient élevé à sa mémoire, et ce fut seulement en 1609 que Joachim de La Chétardie, conseiller-clerc au Parlement de Paris, étant alors prieur commendataire de Saint-Cosme, lui fit ériger un monument de marbre orné de son buste et de cette inscription:
EPITAPHIUM PETRI RONSARDI
POETARUM PRINCIPIS ET HUJUS CŒNOBII QUONDAM
PRIORIS.
D. M.