Le 7, mercredi.—Mme la princesse de Conty devoit danser un ballet en la chambre de la Reine, puis venir en la sienne; on lui propose de faire préparer une collation de petites pièces qu'il avoit prises en la poterie. Mai
1608 Attendant le ballet il se jouoit avec les filles de la Reine, surtout avec Mlle de Fonlebon, se jetoit sur elle à corps perdu, la couchoit à terre. Le ballet arrive; c'étoient: Mme la princesse de Conty, Mlle de Vendôme, Mme la comtesse de Moret, Mme de Vitry, fille de Mme de Montglat, Mlle de Liancourt, M. de Vendôme, M. le Chevalier et le fils de M. de Liancourt. Le ballet fini, on danse les branles, il ne veut point danser, et regarde; M. de Vendôme conduisoit le branle. Il lui prend une humeur de danser, se jette dans la danse au-dessous de M. de Vendôme, et prend Mme la comtesse de Moret à la main gauche; M. de Vendôme la menoit à sa droite; M. de Vendôme lui dit: «Monsieur, prenez votre rang.»—Mon rang est partout! Il mène Mme de Guise, qui fut suivie des autres du ballet, à sa collation, et de rire et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards, des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant de la musette, de la flûte, des vielleurs[503], des chiens couchés, des moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut bout, un capucin au bas.

Le 9, vendredi, à Fontainebleau.—Il fait courir ses chiens après le Robert du Roi[504].

Le 10, samedi.—A onze heures mené au Roi, qui revient de Paris.

Le 14, mercredi.—Levé à huit heures et un quart, il s'assied à terre, disant: Je ne sais que j'ai, mais je suis pas malade, tâche de se jouer à son petit chien, qu'il se fait bailler. A huit heures et demie remis au lit, il se prend à vomir à deux diverses fois, et dit: Je suis guéri. La bonne couleur lui revient, la gaieté; il demande ses petits jouets d'argent, les fait nommer par M. du Buisson, Mai
1608 exempt des gardes, qui les nomme en bourguignon qu'il étoit; le Dauphin en rit à bon escient[505]. A sept heures (du soir) le Roi arrive, et l'éveille; il lui saute au col, en est tout réjoui. Le Roi lui dit: «Mettez-vous sur le cul que je le voie;» il se plante sur les deux bras, et montre tout le derrière du corps.

Le 15, jeudi.—Éveillé à sept heures, il s'entretient du loup que, sur les cinq heures, le Roi avoit pris dans le parc. A neuf heures et un quart il demande à faire son lit; levé, gai, peu après qu'il étoit assis auprès du feu, vomi. Remis au lit, M. le baron de Portes[506] le vient voir; le Dauphin dit gaiement: Ha! veci la porte de ma chambre; mais cela est bien étrange de voir parler une porte. A quatre heures et demie on lui parle de prendre un clystère; cela ne lui plaît point. On l'en presse, il tempête: J'aime mieux mourir. On le menace du Roi, qui venoit; il s'arrête. Enfin, un quart d'heure après toute contestation, M. d'Épernon arrive, qui lui dit: «Monsieur, voilà le Roi.» Soudain il se retourne: Hé! donnez-le moi, et le prend tout: et là-dessus le Roi entra, et y fut jusques à cinq heures et demie[507].

Le 16, vendredi.—Il demande: Mamanga, je vous prie, envoyez-moi querir quelque petit mercier pour me jouer. M. Birat va au bourg, fait venir un Marseillois qui avoit un instrument fait à Nuremberg, en forme de cabinet, où il y avoit grand nombre de personnages faisant diverses actions, par le mouvement du sable au lieu de l'eau. L'instrument arrivé, il se y amuse, et incontinent comprend les moyens pour faire jouer le sable et le faire arrêter, en parle en mêmes termes qu'il avoit Mai
1608 ouï nommer au Marseillois, comme contrepès, pour contrepoids. M. de Ventadour et M. de Montespan[508] font tout ce qu'ils peuvent pour le persuader de l'envoyer montrer au Roi et le supplier de le lui donner. Il ne leur répond rien, d'autant qu'il avoit entendu que ce pauvre homme en gagnoit sa vie. Le désir de l'avoir, la crainte qu'il avoit d'en importuner le Roi et la charité envers ce pauvre homme combattoient en lui; enfin M. de Montespan, capitaine des gardes, le presse tant, et s'offre d'en aller supplier le Roi, qu'il dit oui, mais assez froidement et comme par contrainte. M. de Montespan en revient, et dit: «Monsieur, le Roi le vous donne.»—Est-il payé? Amusé fort gaiement à cet instrument, où étoient la prinse de Jérusalem et la Passion. Le Roi fait marchander et offrir six écus pour vingt-cinq; il envoie M. le Chevalier pour l'en dégoûter. La Reine l'envoie donner, et promet de les payer[509]. Le Dauphin eut pitié de ce pauvre homme: Mamanga, je vous prie, faites donner à ce pauvre homme la moitié d'une sole, la moitié d'une carpe, et un pain; il n'a point mangé d'aujourd'hui.

Le 17, lundi.—Il s'amuse à l'instrument du jour précédent, que la Reine lui avoit donné et payé vingt écus, dont le Roi fut fâché, disant qu'elle le gâtoit; il le montre à ceux qui le viennent voir et le conduit lui-même.—Mmes de Montpezat[510] et du Peschier[511] viennent à son souper. Mme du Peschier voyoit qu'il la regardoit fixement, et dit: «Je vois bien que Monsieur me fait l'honneur de m'aimer, puisqu'il me regarde ainsi.» Mai
1608 Le Dauphin dit tout bas à l'oreille de sa nourrice: C'est qu'elle ressemble à Robert, le singe à papa: elle avoit les épaules voûtées; puis quand elles furent parties, il le dit tout haut en la nommant. On lui demande: «Monsieur, à qui ressemble Mme de Montpezat?»—Au sapajou de maman, elle a une petite tête et un petit nez: il étoit vrai[512].

Le 18, dimanche, à Fontainebleau.—M. de Vic, gouverneur de Calais, le vient voir; il étoit botté et éperonné d'un côté, d'autant qu'il avoit une jambe de bois: Il vous faut mettre, lui dit-il, un petit éperon à cette petite jambe, tout au bout. Il va donner le bonjour à Leurs Majestés; ramené, il s'amuse à peindre, fait bien, judicieusement, se y arrête; il avoit fait venir un Allemand qui étoit au petit M. de Liancourt, pour lui montrer. A six heures et un quart il va en son cabinet; cependant qu'il est empêché, on heurte à la porte; il commande à Descluseaux de demander qui c'est: Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne entre.—«Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?»—Hé! oui, féfé Chevalier.—«Et M. de Vendôme?»—Non.—«Et pourquoi?»—Il n'est pas si cognu; il vouloit entendre si ordinaire auprès de lui. Descluseaux lui dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.»—Ho! c'est une autre race de chiens.—«Et M. de Verneuil?»—Ho! c'est encore une autre race de chiens.—«Monsieur, de quelle race?»—De madame la marquise de Verneuil; je suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes sœurs.—«Laquelle est la meilleure?»—C'est la mienne, puis celle de féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Vaneuil et puis le petit Moret, qu'il ne voulut jamais appeler comte. C'est le dernier, il est après ma mede que je viens de faire. Dévêtu, mis au Mai
1608 lit, il raille avec des gentilshommes qui étoient à son coucher, leur donne des noms, demande à M. le baron de Portes: D'où êtes-vous? Il répond: «De Languedoc.»—De langue de chien.

Le 24 mai, samedi, à Fontainebleau.—L'ambassadeur d'Angleterre, M. Georges Cheruth, le vient voir pour lui dire adieu, ayant avec lui sa femme et un petit-fils nommé François, âgé de sept ans et demi, fort joli esprit, qui supplie Mgr le Dauphin qu'il pût être son soldat. Il le mène en la galerie où il le fait mettre debout sur le cul du petit carrosse, et lui fait le cocher assis et fait tirer le carrosse; il lui demande s'il étoit huguenot, sur ce que lui en venoit de dire M. de Verneuil. Il répond que M. le prince de Galles, son maître, étoit de la religion de ceux que l'on nommoit ainsi, et qu'il en étoit aussi.—En soupant il entretient M. de Vic, gouverneur de Calais, qui avoit une jambe de bois, lui demande: Pouquoi n'avez-vous fait faire un éperon à vote jambe?—«Monsieur, pource qu'il ne me serviroit de rien.»—Pouquoi?—«Monsieur, pource que ma jambe qui est de bois ne plie point.»—Il y faut mettre une cheville sous le genoil, et puis elle fera chac, faisant plier son doigt sur la table.

Le 25, dimanche.—Il va chez le Roi, qui le mène à la messe, puis, à onze heures et un quart, en la salle du bal; dîné avec lui; le Dauphin se jouant de la manche de sa robe avec Soldat, chien du Roi[513], le chien aboyant sur lui feint de le mordre; le Roi l'en tance pensant qu'il battoit le chien. Il pleure pour avoir déplu au Roi. Le Roi s'en fâche, et le mène par la main en sa chambre; il la quitte pour aller à Mme de Montglat; le Roi s'en fâche, le menace du fouet; tout soudain il se jette à genoux, demande pardon. Le Roi s'apaise.