Le 12, jeudi.—Éveillé à huit heures, il appelle Mlle Bethouzay, et lui dit: Zezai, ma guillery fait le pont levis; le velà levé, le velà baissé; c'est qu'il la levoit et la baissoit. Il vient en ma chambre à quatre heures, s'amuse au livre des oiseaux de Gesner[115], en mangeant un gros morceau de pain de Gonesse, que sa nourrice lui avoit donné. Il s'amuse au plan du siége d'Ostende, s'informe de toutes les particularités du siége, tant du dedans que du dehors[116]. Il s'en va par le pont du Roi au palemail à cinq heures et demie, va jusques au bout, jouant la plupart du temps au palemail; il frappe un coup de septante-six pas. Quand il avoit mal frappé il disoit: J'ai pas bien joué; si on lui vouloit dire le contraire, il s'en fâchoit, et disoit: Non, je n'ai pas bien joué. «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.»—Eh! la velà-ti pas? dit-il en me montrant l'endroit; il mettoit contre le manche du palemail, et je voulois lui en faire peur.

Août
1604

Le 20, vendredi.—Il baise un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo[117], pour être porté en Italie.

Le 27, vendredi, à Saint-Germain.—Mme la marquise de Verneuil arrive; il lui tend la main à baiser. «Monsieur, dit Mme de Montglat, baisez-la.» Il répond: Non, brusquement, et la regarde de même. A huit heures et demie, dévêtu, fort gai. «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery»; il répond: Hé! la velà-ti pas, gaiement, la soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à sa guillery.

Le 28, samedi.—A trois heures trois quarts il est entré en litière pour le voyage de Fontainebleau[118]; il en faisoit difficulté, mais lui ayant montré les cordons et lui ayant dit qu'il feroit le pont-levis, il y est entré gaiement; il va par la levée, passe par Buzenval, et arrive à Saint-Cloud chez M. de Gondi.

Le 29, dimanche, voyage.—A neuf heures et demie, mis en litière pour aller à Paris. M. de Rosny, accompagné de soixante chevaux, lui vient au devant, à Chaillot. Entrant au faubourg Saint-Honoré, il sent la puanteur du ruisseau et dit à Mme de Montglat: Mamanga, que je sens pas bon; on lui fait sentir un mouchoir trempé au vinaigre. Il arrive à la porte Saint-Honoré à onze heures et demie, trouve entre les deux portes le prévôt des marchands et échevins, et autres officiers de la Ville, qui firent une harangue Août
1604 prononcée par le prévôt des marchands, M. Miron, et un chant de joie en musique; ils l'étoient venus voir à Saint-Cloud. A l'entrée de la ville se trouvèrent MM. de Nevers, d'Aiguillon, de Sommerive, de Joinville, accompagnés de sept chevaux; ils mettent pied à terre avec M. de Longueville, qui l'avoit accompagné depuis Saint-Cloud, où il étoit venu le jour précédent, et Mme d'Angoulême aussi. La litière fut découverte avant que d'entrer sur le pont-levis. Il passe la ville, tenant en sa main des tablettes, regardant de çà, de là, en haut, tourne et prête son visage aucunes fois à ceux qui prenoient plaisir de le voir; bref, il sembloit une personne qui avoit composé sa façon avec jugement pour cette action; résolu, ferme, grave, doux. Il ne s'étonne de rien. Il passe de la rue Saint-Honoré en celle de Saint-Denis, devant la porte de Paris, au pont Notre-Dame; et, devant les petites boutiques qui sont devant Saint-Denis de la Chartre, le mulet de devant tombe tout à fait, et, se voulant par trois diverses fois relever ne peut; se relève aidé à la quatrième. Il faisoit grand chaud; sa nourrice étoit dans la litière avec Mme de Montglat. Il ne s'étonna jamais et ne changea jamais de contenance; ferme, assuré, sans s'ébranler en marchant, dit: Maman, fait bien chaud, allons à ma chambre. En entrant dans la ville, comme le peuple commença de crier Vive le Roi et Monsieur le Dauphin, il crioit aussi: Ah! ah! Mme de Montglat lui dit qu'il ne falloit pas crier et que ces gens prioient Dieu pour papa, pour maman et pour lui; il se tut. Il sort par la porte Saint-Victor et arrive à une heure et demie à Villejuif (il est logé chez un apothicaire de Paris, et y dîne); il bouffonne avec M. Arnauld, trésorier de France à Paris[119]. Parti à cinq heures et demie, il arrive à sept heures et trois quarts à Savigny; mis sur le lit à huit heures et demie.

Août
1604

Le 30 août, lundi, à Savigny.—Mené à la chapelle, puis au jardin et aux allées; parti à quatre heures, il arrive à six heures et demie à Villeroy.

Le 31, mardi.—Parti à neuf heures (de Villeroy) il arrive à midi à Fleury. Le Roi y vient dîner; il le va recevoir par le parc. La Reine arrive à douze heures et demie. Fort gentil, doux, baisé, embrassé, dîné avec la Reine, mené à la chambre du Roi, qui se met sur son lit; il le va éveiller, le tire, y envoie MM. de Vendôme et de Verneuil. A deux heures il demande sa collation; le Roi lui dit: «Mon fils, donnez-m'en?» Il répond: Non, donnez-moi de la vôte. La Reine lui demande: «Mon fils, donnez-moi de votre soucre»[120]. Il la reprend, en souriant et disant: Du soucre! du sucre. Le Roi et la Reine partent à quatre heures et demie pour s'en retourner à Fontainebleau.

Le 1er septembre, mercredi.—A huit heures trois quarts, parti de Fleury et arrivé à Fontainebleau, en la basse-cour du Cheval[121], à onze heures. En chemin ayant vu Fontainebleau, un valet de pied de la Reine qui étoit à côté de la litière lui dit: «Monsieur, voilà Fontainebleau.» Il répond: Où est-i?—«Le voilà.»—Est-i à moi?-«Oui, Monsieur.»—Et ce rouge aussi? en voyant les briques. Le Roi le reçut, l'attendant au pied du pavillon du côté de la galerie, l'embrasse, le baise, le mène au jardin de la Reine, en la galerie des Cerfs. Ramené en la chambre de la Reine et de là en la grande galerie où il a, avec le Roi et la Reine, dîné à douze heures et demie. Le Roi lui fait tâter un peu de melon, il le mâche et le rejette incontinent, disant: Pas bon; bu deux fois des restes du Roi fort trempé de vin blanc, et avant boire il tourne sa tête vers moi, me demandant: Est-i bon? Mené en sa chambre au haut du pavillon qui joint la grande galerie; Sept
1604 à une heure et demie ramené en la galerie; à trois heures goûté. Il prend la bourse de M. le comte de Sault qui jouoit, pleine d'écus; il les épand par terre, court après la Reine se jouant à elle. A cinq heures et demie descendu par le bout de la galerie avec le Roi qui le mène au jardin des canaux, lui montre les truites, les canes blanches et les cygnes. A sept heures ramené en sa chambre.