Le 20, mercredi.—Mené au roi sous le portique de l'étang où étoit M. le comte de Sore, grand écuyer de l'archiduc, qui s'en alloit en Espagne. Le Roi lui demande: «Mon fils, que voulez-vous envoyer (à l'Infante) en Espagne par M. le comte?» Il répond: Je lui baise la main.—«Est-elle votre maîtresse?»—Oui.—«L'aimez-vous bien?»—Oui.—«Comme l'aimez-vous?»—Comme mon cœur.—Le Roi commande qu'il soit botté et éperonné comme le jour précédent.
Le 22, vendredi.—Mené chez la Reine puis chez M. de Rosny pour recevoir la vaisselle d'argent doré que l'on lui avoit fait faire.
Le 23, samedi.—Éveillé à sept heures et demie; levé Oct
1604 à huit heures et demie, il entre en mauvaise humeur, ne veut point prendre sa robe; sa nourrice l'appelle: «Monsieur Tabouret, ça monsieur Tabouret, prenez votre robe»; il s'en éclate de rire; il la prend. A neuf heures et un quart déjeûné; il demande s'il pleut: il craignoit la pluie. Mené chez le Roi et la Reine, à la chapelle, ramené en la salle à onze heures. A midi dîné, mené chez le Roi qui alloit à la chasse, fort gentil; il se veut botter comme le Roi et veut aller en bas à sa garde-robe et non ailleurs, y voit son petit tambour de la femme qui alloit par ressorts, le veut (c'étoit un de ses plus grands plaisirs). Il va ainsi trouver le Roi contre son gré, y est comme forcé; le Roi lui dit: «Otez votre chapeau»; il se trouve embarrassé pour l'ôter, le Roi le lui ôte, il s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut encore pis: Mon chapeau, mon tambour, mes baguettes. Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête: Je veux mon chapeau; le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air comme étendant ses petits bras en croix: Hé! vous me faites mal! hé! mon tambour! hé! mon chapeau! La Reine lui rend son chapeau puis ses baguettes; ce fut une petite tragédie. Il est emporté par Mme de Montglat, il crève de colère; porté à la chambre de Mlle la nourrice où il crie encore longtemps sans se pouvoir apaiser, il ne veut ne baiser ne accoler Mme de Montglat, ne lui crier merci, sinon quand il se sentoit retrousser; enfin fouetté non châtié[137], criant: Hé! fouettez-moi là haut. Il égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat; il est enfin apaisé, lui étant parlé de faire collation. Goûté, rôtie à l'accoutumée, bu; il semble qu'il n'y paroît plus. Sa nourrice le met à part et, seule, lui dit: «Monsieur, vous Oct
1604 avez bien été opiniâtre, il ne faut pas, il faut obéir à papa;» il répond en soupirant gros: Tuez Mamanga[138], elle est méchante; je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu.—«Ah! non, dit sa nourrice, Monsieur, vous buvez tous les jours son sang quand vous buvez du vin». Il s'arrête: Bois-je son sang du bon Dieu?—«Oui, Monsieur».—I ne faut donc pas le tuer, et il s'apaise ainsi, soupirant parfois jusques aux sanglots. Mené à la poterie, il s'y joue longtemps et voulut avoir un cheval blanc; puis, sentant l'heure de sa retraite, qui étoit sur les cinq heures, il dit de lui-même: Mamanga, allons-nous-en, veci le serein. Ramené en sa salle à six heures, soupé, panade, il en mangea peu, n'en veut plus, se plaint, pleure contre sa coutume, se penche contre la chaise, frotte ses yeux, porte les mains au front. On l'endort, il est porté en sa chambre, dévêtu. A six heures trois quarts il s'éveille un peu disant: Ai-je dîné? Il demande à être au lit, se plaint, prend de la conserve de roses. Le pouls étoit égal, et en son naturel par intervalles, puis se rendoit plus vite et revenoit comme devant. Il s'éveille et se rendort à diverses fois, se plaignant du haut du bras puis du joint de l'épaule, montrant l'endroit avec l'autre main; il n'a pas la force, de ce bras malade, de prendre comme il souloit[139], ce que l'on lui bailloit. Enfin il dit: Mama Doundoun, endomez-moi; elle chante et l'endort à dix heures et demie[140].
Le 24, dimanche.—Éveillé à six heures et demie, doucement; à sept heures il s'amuse à sa poterie et à ses petits gendarmes[141], fort gaiement. Je lui demande: «Monsieur, qui n'a pas soupé?» il répond: C'est moi.—«Pourquoi, Monsieur?»—J'étois malade.—«Qui vous Oct
1604 faisoit mal?»—Le bras et la tête. Il avoit des égratignures. Levé, un peu blême, gai; mené chez la Reine, puis à la chapelle et en sa salle à onze heures. A midi dîné, le visage blafard outre son ordinaire; le Roi l'envoie querir, on le lui dit; il en demeure étonné, en fait difficulté: Je ne veux point aller voi papa. On lui dit que papa lui donnera du bonbon, il se laisse aller; encore y est-il comme tiré par force, et faisoit difficulté d'entrer dans la chambre de la Reine, où étoit le Roi. Il y entre, va droit au Roi, qui lui donne du sucre rosat, l'embrasse et le baise, en fait autant à la Reine.
Le 25, lundi, à Fontainebleau.—M. de Roquelaure lui apporte un pourpoint de satin blanc et un haut de chausses plissé, de satin incarnat, avec le bas attaché; il s'en réjouit. Il étoit enrhumé, le visage plus blême qu'à l'ordinaire, néanmoins gai. Il va chez Madame, où il s'amuse à un petit lit de velours que, le jour précédent, on avoit donné à Madame, où il y avoit un Holopherne sans tête et la tête à part, et une Judith; il demande: Où est la femme? On lui dit: «La voilà.» Il répond: «Eh! ne faut-i pas que la femme soit sous l'homme.» Mis au lit fort enrhumé, les yeux gros, pleurants, la fièvre.
Le 26, mardi.—Il est fort enrhumé, le nez fort empêché, les yeux bouffis de rhume. Le Roi arrive, accompagné de M. de Roquelaure, le caresse, lui demande s'il veut pas aller à la chasse; il répond: Oui, papa; Mes bottes? et veut tirer les jambes hors du lit. Le Roi lui dit qu'après dîner il l'envoyeroit querir par Roquelaure, et qu'il n'avoit pas dîné; il répond: Bien, se paye de raisons. A cinq heures le Roi et la Reine arrivent en sa chambre; Mlle de Guise[142], se jouant à lui, va dire: «Monsieur, voulez-vous cela?» lui montrant une portion du dessus de son tetin prinse avec deux doigts; il y porte sa Oct
1604 main, disant: Non, non, donnez-moi ce gros mouceau-là, montrant le tetin en se souriant.
Le 27, mercredi, à Fontainebleau.—Peu enrhumé, les lèvres sèches, la face blême, les yeux un peu pleurants. M. Arnaud, secrétaire de M. de Rosny, arrive, il le veut chasser; on lui dit que c'est lui qui a fait faire la bride pour son cheval bleu, il s'apaise, se joue avec lui, et l'agace, lui frappe dans la main. A six heures, soupé; le Roi et la Reine y viennent, il demeure comme étonné quand le Roi parle à lui, lui donne le bonsoir avec crainte, l'embrasse, baise la Reine plus gaiement.
Le 29, vendredi.—Levé à une heure, le visage blême. Mené à la galerie après avoir bien marchandé, et, se y voyant pressé, il demande: Papa y est-il? Il se ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en a peur, et quand il le voit demeure étonné, n'a plus cette contenance gaie, hardie qu'il souloit avoir.
Le 30, samedi.—Il ne veut point aller chez le Roi, contre sa coutume, oyant dire qu'il alloit à la chasse, le craint et en a peur, et n'en parle qu'avec étonnement; auparavant c'étoit avec gaieté. A trois heures le viennent saluer, lui assis au pied de son lit, dans sa chaire, MM. les ambassadeurs de l'Allemagne, des villes Anséatiques; ils lui baisent la main, qu'il leur présente avec une douce gravité, la leur tendant les uns après les autres. Amusé jusques à cinq heures et demie, il frotte ses yeux, ne veut point souper. Comme il eut quitté son ouvrage de crayonner sur du papier[143], M. de Vendôme arrive de la part du Roi pour savoir ce qu'il faisoit, le trouve en volonté de souper. On le veut disposer d'aller premièrement voir le Roi; à demi dormant, il dit: Je ne veux pas aller là bas, et encore légèrement. M. de Vendôme alla Oct
1604 rapporter au Roi fort crûment qu'il ne le vouloit pas voir, dont l'après soupée le Roi se fâcha contre Mme de Montglat.
Le 31 octobre, dimanche.—Levé à neuf heures, il veut aller à la chambre de sa nourrice, va au Roi, au cabinet; doux; le Roi le mène à la Reine, il veut retourner en la chambre de sa nourrice, s'amuse assez longtemps à la fenêtre, à regarder la messe qui se disoit devant le Roi, puis veut aller à sa chambre; chagrin, tout lui déplaît. M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, lui fait présent d'une belle et petite arquebuse d'un pied et demi de long; en la voyant il en est ravi, s'écrie de joie et, tout transporté, la fait dîner avec lui.