—Si vous me coupez mes effets…

—L'auto, l'automobile!

—M'y voilà! Si vous croyez que les grèves peuvent empêcher de sortir une femme qui a envie de sortir! Au lieu de gagner la gare où nous avions nos bagages, Hélène avait tenu à revoir quand même les tombeaux des Scaliger et sa place des Signori; nous pouvions nous vanter d'être les seuls étrangers dans les rues ce jour-là. Néanmoins, devant la curiosité hostile de la foule, nous prenions les quais de l'Adige, qui sont toujours déserts. Par là, il y a quelques églises curieuses, que la panique avait aussi fermées. Il était trois heures et le train partait à cinq heures et demie. Un fiacre rencontré, roulant désemparé le long des quais, inspirait à ma femme l'idée d'aller voir Saint-Zénon, qui est à l'autre bout de Vérone. Saint-Zénon était fermé. Si vous croyez que cela décourageait Hélène. «Allons au jardin Justi.» Pour aller au jardin Justi, il fallait retraverser toute la ville, mais de cela le cocher ne se souciait pas. Des groupes de figures équivoques rencontrés et des bataillons d'infanterie croisés au pas gymnastique le décidaient à nous conduire tout simplement à la gare. «Ce n'est pas très prudent, madame, il vaut mieux gagner la ferrovia tout de suite.» Et le voilà prenant par des vicoli déserts, longeant des grands murs de couvents et, à un moment donné, sortant même des remparts de la ville, désireux d'éviter toute collision.

«Nous voilà donc en rase campagne sur une route isolée, sinistre même par le voisinage d'un cimetière dont les hauts cyprès dépassaient le mur. Un crépuscule d'automne aggravait la tristesse du lieu; au loin, des rumeurs sourdes, et, tout à coup, des groupes surgissent sur la route, des groupes d'ouvriers endimanchés. «Des scioperanti», murmure notre cocher qui n'a pas l'air fier. Les scioperanti nous dévisagent, se consultent à voix basse, et, tout à coup, notre voiture est entourée par une bande de grévistes. Deux sont à la portière de gauche, deux sont à la portière de droite et trois à la tête du cheval! ils l'ont pris par la bride. «Descendez, descendez, vous n'irez pas plus loin.—Mais nous sommes des voyageurs, nous allons à la gare.—A la gare! c'est sciopero generale, vous ne partirez pas.—Mais nous sommes Français, de la France, du pays de la liberté.—Francia, paese della liberta, alors amis, descendez, venez faire la collation avec nous.» La voiture étant secouée d'importance, il nous avait fallu descendre. Nous étions là, ma femme et moi, sur la route, entourés d'une dizaine de grévistes, devenus tout à coup affectueux. Ils sont très démonstratifs, ces scioperanti. C'étaient des poignées de mains, des étreintes et des accolades, des yeux ardents dévoraient ma femme; il m'avait semblé que des mains palpaient, à travers le drap de mon pardessus, le cuir de mon portefeuille, et j'avais six mille francs sur moi, et Hélène avait ses perles à ses oreilles. La minute était angoissante; quatre scioperanti étaient installés sur les coussins de la victoria, et deux auprès du cocher qu'ils malmenaient, et alors le bruit d'un teuf-teuf, une trépidation sur toute la route, et à toute vitesse une automobile de trente-cinq chevaux au moins. Les scioperanti se garent, laissent la route libre; nous appelons à l'aide, l'auto s'arrête. Ce sont des Français, et mieux que des Français: Astié du Cercle, et son chauffeur. Astié s'arrête, crie en italien je ne sais quelle proclamation anarchiste aux scioperanti, Io anche anarchista. Les grévistes ahuris l'acclament et, pendant ce temps, le chauffeur d'Astié nous cueille, ma femme et moi, plus morts que vifs. Trois minutes après, nous étions à la gare.

«Voilà comment je suis devenu un fervent de l'automobile.»

II
LA NUIT UNIQUE

—Mais vous avez un véritable talent de conteur, mon cher Désambrois. Gros cachotier, va.

Robert de Fly s'était levé de son divan et venait s'appuyer au dossier du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'équilibre.

—Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis.

—Vous devriez envoyer de la copie à l'Auto, soulignait le petit de Mercœur.