Mme Baringhel. — Moloch fécondateur, elle va leur montrer le temple de la déesse, maintenant.

D’Héloé. — Voyons, ne vous agitez pas.

Mme Baringhel. — Le malheur est que le jeune Fingal reste insensible à toutes les avances. En voilà un, je crois, auquel la dame ne serait pas fâchée de dire : « Moloch, tu me brûles », mais Love’s labour lost, très shakespearien, le jeune lord ! Il se méfie de la Sicile.

D’Héloé. — Taisez-vous, elle va nous entendre.

Marquise de Spolete. — Et quelle disgrâce que cette pluie ! Si la chance avait voulu que vous vinssiez ici quinze jours plus tôt, vous auriez vu, mais à croire pouvoir les toucher avec la main, le Bou-Kornin et le Zaghouan. La lumière de ce pays est si merveilleuse ; vous vous rappelez, le Zaghouan, la montagne des sources, dont le célèbre aqueduc de Spendius et de Mathô apportait les eaux à Carthage.

Lady Quray. — Mathô, aho, oui, je me rappelle ; c’était M. Sellier qui avait créé le rôle dans la Salammbô, de Reyer ; il était très bien, ce garçon-là, et la Caron donc, dans la Salammbô, divine.

Lord Quray. — Divine, en effet. Moâ, je adore ses longs bras. Les longs bras, cela est très chaste.

Mme Baringhel. — Écrivez donc des chefs-d’œuvre. (Du ton d’un enfant qui récite une leçon.) Vous oubliez le Bou-Kornin, ma chère, la montagne en croissant, tant chantée par Flaubert, la fameuse montagne de plomb où l’auteur a placé le défilé de la Hache. Sans ce brouillard, vous la verriez, la gorge où l’armée des mercenaires pressentit sa destinée tragique devant les lions crucifiés des deux côtés de la route !

Voyons, un petit effort de mémoire, chère amie, et dites-nous la belle page du crucifiement des lions. Cette Carthage ! Nous ne nous souvenons que de celle de Salammbô, d’Hamilcar et d’Hannon ; mais il y a celle des Scipion, de Massinissa et plus tard de Marius, les deux ruines se pleurant ensemble. Mais qui parle jamais de celle-là ! Quel pneumatique qu’une œuvre de génie ! Salammbô a fait le vide dans l’histoire, car il y a eu une Carthage romaine et même une Carthage chrétienne dont on ne souffle mot, celle de saint Augustin, d’Apulée et de Tertullien, le Nice et le Monte-Carlo des sénateurs et des chevaliers de la décadence ; car ils allaient, eux aussi, prendre leurs quartiers d’hiver dans de meilleurs climats : « Viens dans une autre patrie ! » Et il ne pleuvait pas alors, à Carthage !

Quand on pense que tous les sièges de cette ville-là ont été des odyssées de la Soif. Carthage, la ville sans eau ! Qu’est-ce qui s’en douterait ? voilà dix jours que nous sommes à Tunis, et que la pluie ne cesse pas ! Dire que les mercenaires faillirent la réduire en coupant l’aqueduc, et que les Romains, pour s’en emparer, durent l’envelopper d’un mur d’enceinte ! Que les temps sont changés ! Voyez-vous ces ondées au troisième chapitre de Flaubert ! Plus de Grec Spendius et de rusés stratagèmes. Mathô ne s’introduit plus dans la conduite d’eau et Carthage en deuil n’a plus à sacrifier ses enfants à Moloch. Voilà tous les effets du roman coupés : petite pluie abat grand vent. (Bas à d’Héloé.) Vous voyez qu’on sait ses auteurs. Lui ai-je assez coupé ses effets, à la marquise ?