Lord Édouard Fingal, qui n’a pas cessé de prendre des notes. — D’où savez-vous toutes ces choses, madame ?
Mme Baringhel. — Mais dans mon guide, tout simplement. Je vous l’indiquerai.
D’Héloé. — Vous êtes cruelle !
Mme Baringhel. — Oui, l’ennui me rend assez féroce ; (A haute voix.) et maintenant, vous ne trouvez pas que nous sommes assez mouillés ? Très imposants, tous ces souvenirs, mais, comme paysage, ça vaut la plaine d’Argenteuil. Moi, je rentre à l’hôtel ; assez grelotté sous la pluie.
Lady Quray. — Ah ! mais, n’y a-t-il pas à visiter l’église ?
Marquise de Spolete. — La cathédrale, vous voulez dire ?
Lady Quray. — Oui, la cathédrale et un musée très curieux, est-il vrai ?
Mme Baringhel. — La collection des pieds et des mains des soi-disant statues célèbres, tout le résidu des familles ; bien du plaisir, je la connais, la cathédrale de Carthage et le petit couplet sur Mgr Lavigerie. (Reprenant son ton de petite fille.) Le cardinal Lavigerie, un nom qu’on retrouve partout en Algérie et en Tunisie, le grrrand cardinal, vénéré des Arabes, qui le considèrent comme un marabout, regretté des Français dont il avait assuré ici la prépondérance par sa haute intelligence politique et religieuse et sa profonde compréhension du caractère indigène. Un point, c’est tout. Je laisse à la marquise de Spolete le soin de vous en faire les honneurs ; elle possède le pays mieux que moi, et, en sa qualité d’Italienne, vous dira en détail toute l’histoire de la colonisation française. Je suis un peu lasse, vous permettrez que j’aille vous attendre à l’auberge, je ferai atteler ; mais vous me laissez M. d’Héloé, n’est-ce pas ?
Ces dames, en chœur. — Comment, chère, fatiguée ! — Êtes-vous assez couverte, voulez-vous mon plaid ? Serez-vous bien dans cette auberge ? — Merci, merci, ne vous préoccupez pas de moi.
Dix minutes après, dans la salle de l’hôtel de Carthage, Mme Baringhel et d’Héloé, assis en tête à tête devant des punchs tunisiens (lisez grog très étendu d’eau) ; la pluie tombe encore avec plus de violence.