D’Héloé, après un long silence. — Et dire qu’il y a trois ans, nous cueillions ici des asphodèles et du trèfle incarnat de Tripoli que nous envoyions, le lendemain, par le courrier de France aux amis de Paris !
Mme Baringhel. — Et sous le plus beau ciel du monde ! Quelle mélancolie ! C’était au début de nos hostilités ; comme vous me connaissiez peu encore, cher ami ! Vous me faisiez la cour, oh ! ne vous défendez pas, vous ne me jugiez ni plus mal ni mieux que les autres… « Cette petite femme-là doit marcher », vous étiez-vous dit, parce que bien chaussée et de jolis dessous.
D’Héloé. — Ah ! si l’on peut dire !
Mme Baringhel. — Mais voilà, je ne marche pas, et, sur un flirt inutile, nous avons bâti une amitié sérieuse… Il est vrai que, depuis, vous avez tant marché, vous, pour votre compte…
D’Héloé. — Mais, chère amie, je ne vous permets pas…
Mme Baringhel. — Allons donc, vous n’allez pas me faire croire que vous êtes du Cercle des pieds nickelés. Qu’êtes-vous venu faire en Tunisie ?
D’Héloé. — Mais des documents pour mon livre.
Mme Baringhel. — Ah ! oui, le fameux livre : Figues de Barbarie… J’aimerais mieux, moi, Odeurs de Tunis, car elle odore assez au milieu de ses lacs, la marécageuse ville des beys ; et c’est pour documenter ce livre que, depuis dix jours, dix fois vingt-quatre heures que nous moisissons ici, vous me plantez-là tous les soirs pour courir les cafés et les bains maures.
D’Héloé. — D’abord, le soir, les bains maures sont fermés à Tunis ; et puis, je ne puis pourtant vous mener dans les mauvais lieux.
Mme Baringhel. — Vous m’y traîniez bien pendant votre dernier voyage… Ah ! je comprends, c’était un cadre à votre flirt, vous escomptiez le trouble et la suggestion des spectacles, vous me meniez là comme un voyeur.