—Et les comptes rendus du bal grec de Mme Madeleine Lemaire, faisait Stouza.

—Nous n'apprécions pas assez notre bonheur d'être loin.»

Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être attardés dans ce Nice d'été, si terrible vu de loin, si délicieux vécu de près.

Et chacun selon son tempérament vanta le charme de la Rivière désertée.

Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était l'abandon des rues silencieuses et vides, leurs passants rares, le liséré d'ombre bleue net au ras des maisons et, sur les petites places ombragées de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. Nice délaissé par la mode et rendu à lui-même retournait violemment au berceau de la race; et c'était bien dans une ville italienne qu'il s'aimait rôdant, le jour, le long des quais soleilleux et déserts, trempé de sueur et vivifié de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la mer frottée d'ail, comme l'appellent les pêcheurs.

Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges sur la féerie de roses de son jardin. Tous les matins, elles naissaient par milliers pour s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de sève et de pourriture; les cyprès en quenouille de son verger le faisaient ressembler à un cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses oliviers enguirlandés de glycines et de roses, il montait des jardins des villas voisines, toutes abandonnées sous leurs volets clos, de telles fragrances de jasmins et de tubéreuses, qu'il lui arrivait parfois de défaillir. Il était alors forcé de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la main sur sa chair moite pour y comprimer les battements de son cœur. Ce pays, ensoleillé et triste sous l'oppression de trop de sève montante, et toute cette nature désirante et pâmée lui mettaient aux lèvres un goût de rut et de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en abuses mon cher, nous connaissons ce couplet, tu l'as même écrit quelque part, faut-il qu'on te le récite... oh les promenades des calinières à la brise du soir, le long des blocs des môles, et le rêve virgilien des oliviers lunaires, la nuit, dans les vergers... Tu as oublié les lucioles et comme accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: la côte d'azur grisée de trop de fleurs meurtries, léthargique et pâmée dans le goût de la mort... Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.

—Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui m'a empêché de faire de la littérature, j'aurais de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze heures et mes raisons dans des métaphores.

J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce qu'il y fait frais, parce qu'il sent bon, qu'il n'y a plus d'automobiles et que les routes y sont désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles femmes maquillées, de croupiers épousés et de joueurs millionnaires. Je l'aime enfin parce que les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval et qu'à la condition de ne plus sortir, passé huit heures du matin, et ne se risquer dehors qu'après six heures du soir, je ne connais pas d'endroit où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.