—Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e chasseurs. Vous pouvez marcher.
—Eh bien, c'est Gennaro Olivari.
—Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon.
—Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.
—Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.
—Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire. Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas, insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre de verdure de la Scola Cantorum pour passer son été en Riviera? mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne, entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses de taureaux.
—Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari?
—Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde.... En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie, pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds. Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la professionnel beauty de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores, qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint pour dit.
Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux.
L'Américaine avait compté sans l'ennui.