Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles. La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps, vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice, Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil, Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes; toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce changement dans ses horizons.
Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie, venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et Fontan. On s'arrangea pour y faire étape.
Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton) étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston, qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame.
—Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous avez mis dans la chambre dix-huit?
—Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas?
—Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et je n'épouserai que cet homme-là.
—Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père?
—Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de mon choix.
—Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent que demain soir, tu le reverras.
—Je ne connais pas son visage.