Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier des artisans, au plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et toutes ont eue une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a toujours été lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je n'ai jamais été la proie que d'ignobles instincts; et toutes les ordures des basses parties de mon être, magnifiées par l'imagination, ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu de sensibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes; c'est dans de l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherché à combler l'irréparable vide, qui est en moi. Je suis un damné de luxure. Elle a déformé ma vision, dépravé mes rêves, décuplant horriblement toutes les laideurs et altérant toutes les beautés de la nature, si bien que le seul côté répugnant des êtres et des choses m'apparaît et subsiste en châtiment de mon vice stérile.
C'est la survie du Mal dans le néant.
La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrières, les apprenties modistes, et même les gâcheurs de plâtre ont à seize ans dans le cœur, je n'en ai jamais respiré le parfum; mieux: par rancune, je l'ai toujours bafoué, raillé, ce parfum de seize ans chez les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de maîtresse; passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai toujours grassement payées, au matin, ont toujours eu l'horreur de mon souffle et de mes lèvres: elles sentaient que je ne les désirais pas.
Elles n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine, et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent fatalement à la décomposition et au Néant.
La minute d'abandon que la dernière des rôdeuses, une fois sa journée faite, donne à son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu sait si j'ai gaspillé des sommes! Tous et toutes sentent en moi un être hors nature, un automate galvanisé de convoitises, mais un automate, c'est-à-dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de cadavre.
Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleuré aujourd'hui.
Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,
Le bien qu'on trouve à le connaître