—J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie! A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a donné son maximum d'harmonie et de force.

Je voulais me récuser.

—Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est toute une documentation physiologique.

Et j'allai chez Paillard au jour dit.

Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de son cou frêle… Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle de cravate…—Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, il gagnerait Taormine.

O pâturages bleus et fables de Sicile!

Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre et d'acier des étés de Campanie!

Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière: la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de Meyran, je simulais l'enthousiasme:

—«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir les deux objets chez moi.»

—«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!»