Et leur parfum est un pardon.
Il a beaucoup lu les Chansons des rues et des bois. Gustave Moreau, ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s'effacera jamais—même lorsque, par Modernités, il voisinera avec le Richepin des Blasphèmes dans le réalisme et dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires parmi les filles et les souteneurs; il avouera:… «dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là seulement Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête—telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des Luxures, les lakistes et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation—et les spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes, l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe, qu'il connaissait à merveille.—Jean Lorrain dramaturge, pour les œuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de Brocéliande entouré «d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la «route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'Ennoïa où «tout l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre fleuri d'Yanthis ou le charnier sinistre de la Mandragore—dont la prose cadencée peut être comparée à des vers—Lorrain décrit sa mise en scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres—si peu que le Sang des Dieux contient Ennoïa, poème, et que, dans La Forêt Bleue, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à l'Œuvre, en 1898. D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il préférait de son œuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot renseigne là-dessus.
Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On retrouve, remarquais-je, dans Princesses d'Ivoire et d'Ivresse, ce livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des vers,
(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.
Princes de Nacre et de Caresse.
Princesses d'Ambre et d'Italie.
Masques dans la Tapisserie.
Contes de Givre et de Sommeil.)
… on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à des ballets; l'un d'eux même: la Princesse sous verre, devint un opéra (musique de R. Balliman.)—Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces dames et ces éphèbes de légendes,—ces longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et de splendeur,—ces princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,—ces sorcières effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs… Et Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries de chardons pâles… Il revient toujours de Golcondes et d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement, il écrit Narkiss, le meilleur de ses contes avec le Conte du Bohémien. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge, lorsque je lis les œuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation prématurée fut démentie par la publication du Tréteau, roman, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie, disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur immédiat qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du petit nombre de livres construits laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des œuvres définitives.
[2] Georges Normandy: Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son œuvre. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).