[3] …«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!… Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (M. de Phocas.)
Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos des Contes pour lire à la chandelle: «…Ce que l'on y voit le moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de l'Introduction, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que j'appellerai éminent…» Mais il demeure incontestable que jamais aucun chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui, aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et tant d'autres jeunes! Et les Poussières de Paris demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre époque.
Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle, à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus sensible». Le Tréteau nous l'avait indiqué. L'Aryenne le confirma. Il y a dans ces deux œuvres comme, du reste, dans Ellen, des pages de tout premier ordre. L'Aryenne décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais aucune œuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là tout entier.—Ce drame prend parfois l'ampleur d'une œuvre sociale (ce qui s'esquissait avec la Préface du Crime des Riches et avec M. de Phocas) et parfois la grandeur simple d'une œuvre antique. C'est la vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il créa des types immortels, il édifia des œuvres. Son instinct artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'œuvre intéressante, à l'homme de talent,—et celui-ci fut-il son ennemi de toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions et, pour tout dire, par sa sincérité profonde. Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient». Lorsqu'il travaille, l'harmonie ne disparaît pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait passer entouré de thuriféraires.
Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres «cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des descriptifs de notre temps. Il voit en barbare, oui, et c'est la seule vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M. Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve: «…Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre littérature romantique. De son œuvre abondant et inégal, tout débordant de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de rire[4] et de sanglots, de cet œuvre qui témoigne malgré tout d'une science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané, pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel, de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»
[4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe, envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X…:
A Madame la baronne X…
Le barbare au profil indomptable mais vague
Et dont la robe ondule, avec des tons de vague
Et de soleil trempé dans un humide écrin,
Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.