S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:
Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire…
Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,
Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!
Paris, Avril 1894.
Jean Lorrain.
[5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront à souhait le jugement de M. Emanuel: «…Chez un tel homme les images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente et triste.—Ils ont raison de se choquer, ceux pour qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que désastres.»
[6] Il m'écrivait en 1906: «…Comment vous, qui avez pourtant de la psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en nausée ce monde élégant et exotique que je décris?… Vous avez aimé Ellen m'avez-vous dit. Ellen a été rêvée, imaginée, elle est née du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!» (Inédit).—G. N.
J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine, éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent—l'Ajaccien a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée, a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux départs»…